Il m'arrive une chose étrange, une flamme aussi tragique que celle de Camille pour un Albain. Je suis tombée amoureuse de mon bourreau. Je ne dis pas d'un tortionnaire, je ne dis pas d'un monstre, car je n'aurais pas d'affection pour un adepte résolu de la cruauté ou je m'en déprendrais vite, mais d'un personnage fait d'une telle pâte que mon inclination pour lui blesse mes valeurs et compromet mon propre instinct de conservation.

C'est un homme qui vilipende et blâme le féminisme avec la dernière énergie, une rage viscérale dont la virulence m'atterre et s'accorde mal à la tendresse que je ressens pour cet implacable ennemi. Il est de ceux, je crois, qui prennent caution du nom de nature pour circonscrire les êtres selon leur sexe dans des limites étroites et hermétiquement cloisonnées. Il sait sans l'ombre d'un doute ce que doit être la femme, mais hélas je n'ai pas l'heur d'épouser les contours de ce moule comprimant. Par conséquent, bien que femme à part entière, je ne suis pas la femme.

Comme Phèdre devant qui Hippolyte se dérobe, je me consume d'un feu contre-nature et fatal. Et - quelle injustice ! - parce que je ne suis pas conforme à ce qu'on veut, on m'accuse de ne pas m'aimer comme un esprit chagrin disait à Olympe de Gouges que les femmes qui ont le respect d'elles mêmes se mêlent de leurs confitures et non des affaires publiques*. Rien n'est plus faux pourtant que de déclarer que je ne m'aime pas, car j'aime ce que je suis, c'est ce qu'on prétend qu'une femme doit être qui m'est étranger.

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Le procureur de la Commune de Paris, Pierre-Gaspard Chaumette, applaudissant à l’exécution de plusieurs femmes et fustigeant leur mémoire, évoque cette « virago, la femme-homme, l’impudente Olympe de Gouges qui la première institua des sociétés de femmes, abandonna les soins de son ménage, voulut politiquer et commit des crimes [...] Tous ces êtres immoraux ont été anéantis sous le fer vengeur des lois. Et vousnote 11 voudriez les imiter ? Non ! Vous sentirez que vous ne serez vraiment intéressantes et dignes d’estime que lorsque vous serez ce que la nature a voulu que vous fussiez. Nous voulons que les femmes soient respectées, c’est pourquoi nous les forcerons à se respecter elles-mêmes. »

Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Olympe_de_Gouges