Qui n'a pas en tête ce refrain lancinant en faux-bourdon qui se réfère aux « heures les plus sombres de notre histoire », ce ronflement insistant qui s'est insensiblement insinué tel un leitmotiv dans le glossaire prêt-à-porter de la société contemporaine, périphrase figée que l'on déploie avec une gravité funèbre comme une sentence morale pour suggérer l’infamie insoutenable de ce dont on ne doit pas prononcer le nom. Indignité et déshonneur soient sur les coupables.

L'abomination portée à son paroxysme, on le sait, s'incarne en la personne du Maréchal Pétain presque autant qu'en son associé majoritaire, le chancelier Hitler.

Leurs fantômes hideux, dilatés, planent plus que jamais au-dessus de nos têtes, enveloppant de leur ombre maudite les descendants spirituels ou supposés tels que l'Histoire leur a désignés.

Cependant, en entonnant le leitmotiv usé jusqu'à la corde de la collaboration au Mal absolu, c'est la nation entière que l'on entraîne dans l'anathème. La France restera irrémédiablement et éternellement coupable de la déportation, de la colonisation, d'une faute suprême dont le français ignore le sens : « la Shoah » ; le nom de France se trouve ainsi implacablement entaché de « crimes contre l'humanité ». Français, faites pénitence.

http://www.telerama.fr/monde/marine-le-pen-et-le-vel-d-hiv-le-refus-de-la-repentance-est-un-theme-cher-au-fn,156529.php

Les censeurs vigilants, les garants de l'ordre moral humaniste qui se trouvent être aussi aux commandes de l'Etat, s'appliquent sans relâche à redresser la pécheresse et doivent, disent-ils, l'éloigner sans cesse de son irrésistible tentation de recommencer. Vos maîtres ont sur vous une prise infaillible : votre mauvaise conscience. Ils vous ont convaincus que sans leurs harangues, leur guidance, leur patronage, votre abject penchant vous conduirait aussitôt à égorger sans scrupule la veuve et l'orphelin.

Et voilà que sans m'y préparer, j'ai été frappée d'une évidence foudroyante. Ce procédé de gouvernance des esprits et des volontés par la culpabilité, n'est pas inédit dans l'Histoire contemporaine. La première tragédie d'un certain Jean-Paul Sartre en témoigne.  « Je suis las. Voici quinze ans que je tiens en l'air à bout de bras le remords de tout un peuple ». Telles sont les paroles d'Egisthe à l'Acte II, scène III des Mouches. L'auteur s'en expliquera ainsi dans un entretien :

« Il faut expliquer la pièce par les circonstances du temps. De 1941 à 1943, bien des gens désiraient vivement que les Français se plongeassent dans le repentir. Les nazis en tout premier lieu y avaient un vif intérêt, et avec eux Pétain et sa presse. Il fallait alors convaincre les Français, nous convaincre nous-mêmes, que nous avions été des fous, que nous étions descendus au dernier degré, que le Front Populaire nous avait fait perdre la guerre, que nos élites avaient démissionné, etc... Quel était le but de cette campagne ? Certainement pas d'améliorer les Français, d'en faire d'autres hommes. Non, le but était de nous plonger dans un état de repentir, de honte, qui nous rendît incapables de soutenir une résistance. Nous devions nous satisfaire de notre repentir, voire y trouver du plaisir. C'était d'autant mieux pour les nazis.

En écrivant ma pièce, j'ai voulu, avec mes seuls moyens, bien faibles, contribuer à extirper quelque peu cette maladie du repentir, cette complaisance au repentir et à la honte. Il fallait alors redresser le peuple français, lui rendre courage. La pièce fut admirablement comprise par les gens qui s'étaient levés contre le gouvernement de Vichy, le regardaient comme un avilissement, par tous ceux qui, en France, voulaient s'insurger contre toute domination nazie. Les « Lettres Françaises », alors publiées dans la clandestinité, l'avaient proclamé. »

 

Jean-Paul Sartre à Berlin

Discussion autour des «Mouches»

in : Verger, I, Nr. 5, 1948, S. 109-123

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C'est bien de cela qu'il s'agit. Grâce à votre mauvaise conscience face au passé français que la voix des censeurs veut réduire à des actes odieux, ou à votre mauvaise conscience d'avoir de quoi manger tandis que d'autres ont faim, le pouvoir s'assure un contrôle très efficace sur ses sujets. Attention, celui que l'on tient par le remords, il est possible de lui infliger vexations, humiliations et brimades sans craindre de sa part un sursaut de résistance, car il croit avoir mérité son sort.

 

 

Français, jusqu'où êtes-vous près à vous soumettre à des despotes papelards qui vous assurent que leurs ordonnances d'autocrates sont nécessaires au maintien de la démocratie ? Ironie amère de la destinée, ces gens-là gouvernent les âmes par les méthodes mêmes de ceux qu'ils affirment combattre bien que ces derniers ne soient plus de ce monde depuis belle lurette. Preuve s'il en fallait encore que « la Gauche » a pris un mauvais tournant.

Brebis effarouchées, on vous menace de la guerre, mais la guerre est déjà là et ce sont vos pasteurs qui la mènent.