Combien ai-je vécu de pénibles heures d'intense ennui, de transcription automatique, dans un méchant cahier, de syllabes insipides parsemées de chiffres indifférents ! Que j'ai souffert de fastidieux remplissages au crayon de couleur de zones tout à fait neutres à mes yeux comme si apposer des pigments ici ou là devait servir ma mémoire ! Que m'importait ce qui m'a précédée sur la terre et ce catalogue sans couleur ni consistance de dates, d'événements, de mots savants prodigieusement opaques ?

Peut-être, en revanche, me suis-je sentie un brin concernée lorsqu'on m'a fait porter une jupe tricolore pour le bicentenaire de la Révolution. Ah ! Pour valoir une telle fête, j'ai bien dû croire que c'était quelque chose d'épatant.

Au reste, j'ai traversé les siècles avec une indifférence blasée jusqu'à la fin de mes années de classe.Seuls des films ou des romans parvenaient à donner un souffle de vie, une matérialité sensible à ce passé mort.

En vérité je vivais en idiote, au sens étymologique, je n'existais qu'en moi-même. Ce n'est que plus tard que s'est manifestée pour moi la notion que la société n'est pas seulement une juxtaposition d'individus, comme dans l'enclos de la salle de classe, mais une structure organisée et stratifiée, partant, que les contemporains n'existent tels qu'ils sont que par l'enchaînement des générations et l'orientation que l'ensemble a pris dans un rapport de forces continuel.

Et c'est ainsi que j'ai compris que des faits ponctuels, distants les uns des autres, qui semblaient survenir par accident prennent sens à la lumière de la politique. Car seule la politique, bannie sournoisement du vocabulaire pédagogique bien que le politique soit au cœur de l’Éducation Nationale, crée de la cohésion et de la cohérence entre des événements apparemment décousus.

Quel enseignement j'en tire ? Le pouvoir a trouvé plus commode à gouverner que des gens sans instruction : des gens qui se croient instruits sans savoir grand chose, car les premiers sont avides d'apprendre tandis que les seconds sont bourrelés d'autosatisfaction.