Après maintes années d'exaspérants tracas

Entre les grondements enragés des moteurs,

Les trottoirs ravagés par les marteaux-piqueurs

Dans une agitation qui ne s'arrête pas,

 

J'ai pris la clé des champs sans tambour ni fracas.

Au pré, je veux aller cueillir quelques bonheurs

Solitaires parmi les exquises senteurs

du foin sucré, des fleurs, de la terre et des bois.

 

 

L'exhalaison de la verdure me ravive et m'apaise tandis qu'à mon oreille tinte avec indolence le pas lointain des ruminants. Les vieilles pierres qui me toisent au pignon des habitations, les porches sans âge, les vastes portes cochères aux planches patinées donnent le sentiment fabuleux que le temps s'est arrêté.

La campagne déploie à des lieues à la ronde un silence si profond qu'il en devient troublant. Ici s'esquisse la frontière du territoire humain, car bien que le bipède égoïste s'approprie tout ce qui existe, l'endroit où sa présence se fait rare abrite d'autant mieux l'exubérance discrète et sublime de la vie sauvage.

S'ébahir sans fin de sa beauté, cela n'a pas de prix. En peu de jours, j'ai pu voir presque autant de mammifères sauvages vivant en liberté que dans toute ma vie. J'ai surpris la course folle d'un renard à travers un pré, les bonds d'un chamois au détour d'un sentier, la promenade d'un chevreuil en forêt. A tous, avant de les perdre de vue, eux que la férocité d'un chasseur pourrait abattre bientôt, j'avais envie de crier que je les aime à mourir, mais je me suis abstenue, sachant qu'ils n'entendent goutte à mes mots.

Que j'ai eu tort aussi de me laisser priver pour des sottises d'observer les papillons ! C'est ainsi qu'un spectacle, pourtant commun, m'a retenue et émerveillée sur le bord d'un chemin. Sous mes yeux charmés tourbillonnaient comme par magie les couleurs d'un rêve tandis qu'une ribambelle d'argus bleus butinait en compagnie d'abeilles et d'autres hyménoptères une rangée de fleurs en épi rose vif que je crois être une variété de trèfles.

argus bleu2

J'ai même découvert, un soir, une étoile tombée dans l'herbe, une femelle lampyre, encore appelée ver luisant. Je me suis sentie profondément émue par cette bestiole dont j'avais presque oublié l'existence depuis mes années d'enfance, où nous les guettions quelquefois sous le buis du jardin. Cette petite femelle qui ne paie pas de mine à la lumière du jour, se transfigure le soir en astre miniature dans l'attente patiente de son cavalier ailé. Après une unique œuvre de génération, ces insectes se laisseront mourir, ils auront accompli leur destinée. Naturellement, la longue et courageuse persévérance de la femelle, perdue au milieu de la nuit, pour attirer ce mâle qui tarde bien à venir prend à mes yeux un sens on ne peut plus évocateur.