Corrélativement à cette présence de la passion apoureuse et des voluptés physiques dans le mariage, on fait jouer un autre principe, inverse du premier mais lui aussi très général : à savoir qu'il ne faut pas traiter son épouse comme une maîtresse et qu'on doit dans le mariage se conduire en mari plutôt qu'en amant. On comprend que le vieux principe de la décence conjugale prenne d'autant plus de valeur que le mariage tend à constituer le seul lieu licite pour les plaisirs du sexe. Il faut qu'Aphrodite et Eros soient présents dans le mariage et nulle part ailleurs ; mais il convient d'autre part que le rapport conjugal soit différent de celui des amants.On rencontre ce principe sous plusieurs formes. Soit sous forme d'un avis de prudence, sans doute bien traditionnel : à initier sa femme à des plaisirs trop intenses, on risque de lui donner des leçons dont elle fera mauvais usage et qu'on regrettera de lui avoir apprises. Soit sous la forme de conseils donnés aux deux époux : qu'ils trouvent une voie moyenne entre une austérité excessive et une conduite trop proche de celle des débauchés, et que le mari se rappelle sans cesse qu'on ne peut "avoir relation avec la même femme, à la fois comme épouse et comme maîtresse" (hõs gamete kai hõs hetaira). Soit aussi sous la forme d'une thèse générale: c'est traiter sa femme en adultère que se comporter trop ardemment avec elle. Le thème est important, car on le retrouvera dans la tradition chrétienne, où il apparaît très tôt (Clément d'Alexandrie s'y réfère dans les Stromates)et où il subsistera très longtemps (François de Sales en développe les implications dans l'Introduction à la vie dévote).

 

Michel Foucault, Histoire de la sexualité 3, Le souci de soi (1984)


 

 

 

Quant à la femme chrétienne, elle « doit avoir un profond respect de son mari ». (Ephésiens 5:33). Puisque Dieu a autorisé ce dernier à être le chef, sa femme peut contribuer grandement au bonheur de la famille en se soumettant volontairement à sa direction (Colossiens 3:18). Si elle a l'esprit plus vif que son mari, comme cela arrive parfois, elle peut utiliser cette qualité pour le soutenir dans son rôle de chef plutôt que de lui faire concurrence ou de l'amoindrir (Proverbes 12:4). Elle a de nombreuses tâches à accomplir dans le cadre de la vie familiale. C'est donc à juste titre que la Bible dit aux femmes mariées « d'aimer leurs maris, d'aimer leurs enfants, d'être d'esprit pondéré, chastes, occupées des soins de la maison, bonnes, soumises à leur mari, afin qu'on ne parle pas en mal de la parole de Dieu ». (Tite 2:4,5). La femme et mère qui s'acquitte de ces devoirs gagnera l'amour et le respect durables des membres de sa famille. _ Proverbes 31:10,11,26-28.

 

 

La vérité qui conduit à la vie éternelle, Watchtower, 1968


 

En seconde approche, il est important de cerner les grandes tendances de la distribution des loisirs selon les groupes sociaux, selon les âges, ainsi que leur évolution temporelle. Si l'on considère comme point de départ, les budgets temps entre hommes et femmes dans les sociétés industrielles du XIXe siècle, ils révèlent une grande inégalité dans les temps consacrés aux loisirs, ceux des femmes étant toujours très faibles. Aujourd'hui, les écarts mesurés en nombre d'heures annuelles restent encore élevés. L'écart le plus réduit se monte à cinquante-cinq heures annuelles de loisirs en plus pour les hommes en Norvège et quatre cent quarante-quatre heures en Italie -deux cent quatre-vingt heures en France). Les hommes ont davantage de loisirs que les femmes dans la plupart des pays même en prenant en compte le « shopping » auquel les femmes au sein du travail non rémunéré consacrent davantage de temps et qui peut comporter une composante loisir. La structure du ménage et en particulier la présence d'enfants ont un lien étroit avec l'utilisation du temps. Les différences sont encore plus prononcées lorsque les enfants sont jeunes (moins de sept ans). Si la durée de travail des femmes à plein-temps est inférieure de cinq heures à celle de leurs homologues masculins (39h25 contre 44h30), le travail domestique occupe les femmes deux heures de plus par jour que les hommes. La répartition des tâches domestiques (cuisine, vaisselle, ménage, entretien du linge) reste encore très largement du ressort des femmes. Si cette spécialisation s'atténue très lentement, elle se répercute sur le temps de loisir et sur les activités ludiques, généralement moins riches pour les femmes que pour les hommes. L'étude des loisirs pose le problème des rapports hommes-femmes dans les sociétés, même occidentales.

 

Michel Bonneau, Les loisirs : du temps dégagé au temps géré


 

Les travaux ménagers souffrent aujourd’hui, chez beaucoup, d’un discrédit que rien ne justifie.

Ils sont, en effet, grâce aux inventions modernes, bien moins pénibles qu’autrefois ; l’eau courante, le gaz, l’électricité et ses multiples applications sont pour la maîtresse de maison d’efficaces auxiliaires et les joies qu’elle trouve au foyer la paient avec usure du mal qu’elle s’y donne.

Il faut réhabiliter le rôle de la femme dans la maison.

-Loin d’être entaché d’infériorité, il exige une somme d’intelligence, de qualité et de vertus qui doit le placer très haut dans l’estime de tous.

Jeunes filles qui demain serez des femmes, prenez conscience de la beauté de votre tâche, tâche de choix où l’esprit et le goût peuvent s’employer d’une façon continue, où le cœur s’élargit, où la vie est multipliée ; tâche admirable par l’idéal qui l’inspire et le but qu’elle se propose.

Ne méprisez aucun des travaux domestiques : c’est par leur moyen que vous donnerez aux vôtres et à vous-mêmes la santé, le bienêtre, le bonheur.

Quels que soient ses dons intellectuels ou artistiques, une femme peut faire plus, elle ne peut faire mieux que fonder un foyer ; aussi fera-t-elle sagement d’y demeurer si la nécessité ne l’oblige pas à travailler au-dehors. Son absence de la maison affaiblit la vie de famille, prive les enfants des soins maternels aussi nécessaires à leurs âmes qu’à leurs corps. Par son économie et son savoir-faire, une bonne ménagère peut d’ailleurs épargner l’équivalent du salaire de l’ouvrière moyenne. Si vous avez assez pour mener une vie saine, bien que simple, n’allez pas sacrifier le vrai bonheur à la recherche de jouissances que le snobisme surtout rend désirables. Restez chez vous, vous aurez choisi la meilleure part. Faites-vous une famille unie, aimante ; elle sera pour vous la source des plus pures et des plus fortes joies.

Mais si les circonstances de la vie ne vous le permettent pas, s’il ne vous est pas donné de fonder un foyer, n’allez pas regretter et croire inutiles la peine que vous aurez prise, les efforts que vous aurez faits pour acquérir ou développer les connaissances, les qualités et les vertus nécessaires à la mère de famille. Vous saurez en faire profiter d’autres qui formeront la famille de votre cœur. La lumière dont vous auriez pu éclairer votre foyer, vous la dispenserez à plusieurs et contribuerez ainsi, pour une part humble mais réelle, au bonheur de l’humanité.

Voilà, direz-vous, de bien grands mots alors que, dans la pratique, il semble s’agir seulement de bien remplir une tâche que l’on a coutume de trouver très terre à terre ! Mais la grandeur d’un travail dépend surtout de son but, de la conscience et du goût avec lesquels il est fait ; sans les humbles racines, la fleur ne s’ouvrirait pas ; sans vos humbles travaux, le bonheur ne saurait s’épanouir à votre foyer.

C’est à ce bonheur, dont le vôtre sera fait, que vous consacrerez votre vie : ainsi l’étude que vous allez maintenant entreprendre sera vraiment pour vous, et dans le sens le plus vrai et le plus noble du terme, l’apprentissage du bonheur.

 

Mme Foulon-Lefranc, la Femme au foyer (1946)


Article : Natalisme et nationalisme pendant la première guerre mondiale :

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/xxs_0294-1759_1995_num_45_1_3380


 

Il ne faut pas que les filles répondent. Cette asymétrie de la parole recoupe l’asymétrie de la relation de pouvoir. Ce qui frappe, c’est la prédominance universelle d’un érotisme de ventriloques. La qualité perstigieuse d’artiste renforce encore cette ventriloquie ; elle la légitime. On l’a vu dans l’affaire Polanski. Les défenseurs du reclus de Gstaad ne cessaient de mettre en avant son parcours, comme pour revendiquer une sorte de droit naturel du créateur mâle à imposer son récit, son fantasme, ses désirs. Au moment de son arrestation, la polémique s’est étendue à Frédéric Mitterrand, qui prenait fait et cause pour lui, et dont on rappela qu’il avait rapporté, dans un livre, sa propre expérience de touriste sexuel en Thaïlande. Le futur ministre de la Culture s’y trouvait en position de dominant non seulement parce qu’il payait un jeune Thaïlandais pour que celui-ci se mette au service de son désir (« I want you happy »), mais aussi parce qu’il projetait ensuite sur le garçon, dans l’écriture, les sentiments qui lui convenaient, avec cette étonnante capacité à se raconter des histoires que manifestent les clients de la prostitution : « le fait que nous ne puissions pas nous comprendre augmente encore l’intensité de ce que je ressens et je jurerais qu’il en est de même pour lui. »

             Il y a encore mieux qu’être un artiste, cependant : être un artiste qui souffre. Les amis de Polanski n’ont pas manqué de souligner que, entre la mort des siens en déportation pendant la guerre et l’assassinat en 1969 de son épouse Sharon Tate, cet homme avait beaucoup souffert. Dans l’interview télévisée déjà citée, le cinéaste disait qu’il y avait différentes manières de réagir à la douleur : »Certains s’enferment dans un monastère, d’autres se mettent à fréquenter les bordels. » Quant à Frédéric Mitterrand, il confiait que la fréquentation de jeunes prostitués thaïlandais lui avait servi à apaiser ses tourments d’homosexuel assumé. S’abriter derrière son statut d’artiste pour justifier cet usage consolatoire de plus faible que soi ne va pourtant pas sans poser quelques problèmes. Sur son blog, André Gunthert ironisait : « La littérature, c’est comme la baguette magique de la fée Clochette : ça transforme tout ce qui est vil et laid en quelque chose de beau et de nimbé, avec un peu de poudre d’or, de musique et de grappes de raisin tout autour. Pour les poètes, la prostitution n’est plus la misère, le sordide et la honte. Elle devient l’archet de la sensibilité, l’écho des voix célestes, la transfiguration des âmes souffrantes. La littérature, ça existe aussi au cinéma. Talisman de classe, elle protège celui qui la porte de l’adversité. Que vaut une fillette de treize ans face à une Palme d’or ? »

Mona Cholet, Beauté fatale


 

Il est une autre cause aux fâcheux mariages d'aujourd'hui, sur laquelle je veux insister, avant d'arriver aux exemples. Cette cause est le fossé profond que l'éducation et l'instruction creusent chez nous, dès l'enfance, entre les garçons et les filles. Je prends la petite Marie et le petit Pierre. Jusqu'à six ou sept ans, on les laisse jouer ensemble. Leurs mères sont amies ; ils se tutoient, s'allongent fraternellement des claques, se roulent dans les coins, sans honte. Mais, à sept ans, la société les sépare et s'empare d'eux. Pierre est enfermé dans un collège où l'on s'évertue à lui emplir le crâne du résumé de toutes les connaissances humaines ; plus tard, il entre dans les écoles spéciales, choisit une carrière, devient un homme. Livré à lui-même, lâché à travers le bien et le mal pendant ce long apprentissage de l’existence, il a côtoyé les vilenies, goûté aux douleurs et aux joies, fait une expérience des choses et des hommes. Marie, au contraire, a passé tout ce temps cloïtrée dans l'appartement de sa mère ; on lui a enseigné ce qu'une jeune fille bien élevée doit savoir : la littérature et l'histoire expurgées, la géographie, l'arithmétique, le catéchisme, elle sait en outre jouer du piano, danser, dessiner des paysages aux deux crayons. Aussi Marie ignore-t-elle le monde, qu'elle a vu seulement par la fenêtre, et encore a-t-on fermé la fenêtre quand le vie passait trop bruyante dans la rue. Jamais elle ne s'est risquée seule sur le trottoir. On l'a soigneusement gardée, telle qu'une plante de serre, en lui ménageant l'air et le jour, en la développant dans un milieu artificiel, loin de tout contact. Et maintenant, j'imagine que, dix à douze ans plus tard, Pierre et Marie se retrouvent en présence. Ils sont devenus étrangers, la rencontre est fatalement pleine de gêne. Ils ne se tutoient plus, ne se poussent plus dans les coins pour rire. Elle, rougissante, reste inquiète, en face de l'inconnu qu'il apporte. Lui, entre eux, sent le torrent de la vie, les vérités cruelles, dont il n'ose parler tout haut. Que pourraient-ils se dire ? Ils ont une langue différente, ne sont plus des créatures semblables. Ils en restent réduits à la banalité des conversations courantes, se tenant chacun sur la défensive, presque ennemis, se mentant déjà l'un à l'autre.

Certes, je ne prétends pas qu'on devrait laisser pousser ensemble nos fils et nos filles comme les herbes folles de nos jardins. La question de cette double éducation est trop grosse pour un simple observateur ! Je me contente de dire ce qui est : nos fils savent tout, nos filles ne savent rien. Un de mes amis m'a souvent raconté l'étrange sensation qu'il a éprouvée pendant sa jeunesse, à sentir peu à peu ses sœurs lui devenir étrangères. Quand il revenait du collège chaque année, il sentait le fossé plus profond, la froideur plus grande. Un jour enfin, il ne trouva plus rien à leur dire. Et, quand il les avait embrassées de tout son cœur, il ne lui restait qu'à prendre son chapeau et à s'en aller. Que sera-ce donc dans la grosse affaire du mariage ? Là, les deux mondes se rencontrent en un choc inévitable, et le heurt menace toujours de briser la femme ou l'homme. Pierre épouse Marie sans pouvoir la connaître, sans pouvoir se faire connaître d'elle, car il n'est pas permis de tenter un essai mutuel. La famille de la jeune personne est généralement heureuse de la caser enfin. Elle la remet au fiancé, en le priant de remarquer qu'elle la lui livre en bon état, intacte, telle qu'une mariée doit être. Maintenant, c'est l'homme qui veillera sur sa femme. Et voilà Marie jetée brusquement dans l'amour, dans la vie, dans les secrets si longtemps cachés. D'une minute à l’autre, l'inconnu se révèle. Les épouses les meilleures en gardent parfois une longue secousse. Mais le pis est que l'antagonisme des deux éducations persiste. Si le mari ne refait pas sa femme à son image, elle lui restera à jamais étrangère, avec ses croyances, le pli de sa nature, la niaiserie incurable de son instruction. Quel étrange système, partager l’humanité en deux camps, les hommes d'un côté, les femmes de l'autre ; puis, après avoir armé des deux camps l'un contre l'autre, les unir en leur disant : « Vivez en paix » !

 

Emile Zola, Comment on se marie