Paris jette par an vingt-cinq millions à l’eau. Et ceci sans métaphore. Comment, et de quelle façon ? jour et nuit. Dans quel but ? sans aucun but. Avec quelle pensée ? sans y penser. Pourquoi faire ? pour rien. Au moyen de quel organe ? au moyen de son intestin. Quel est son intestin ? c’est son égout.

Vingt-cinq millions, c’est le plus modéré des chiffres approximatifs que donnent les évaluations de la science spéciale.

La science, après avoir longtemps tâtonné, sait aujourd’hui que le plus fécondant et le plus efficace des engrais, c’est l’engrais humain. Les Chinois, disons-le à notre honte, le savaient avant nous. Pas un paysan chinois, c’est Eckeberg qui le dit, ne va à la ville sans rapporter, aux deux extrémités de son bambou, deux seaux pleins de ce que nous nommons immondices. Grâce à l’engrais humain, la terre en Chine est encore aussi jeune qu’au temps d’Abraham. Le froment chinois rend jusqu’à cent vingt fois la semence. Il n’est aucun guano comparable en fertilité au détritus d’une capitale. Une grande ville est le plus puissant des stercoraires. Employer la ville à fumer la plaine, ce serait une réussite certaine. Si notre or est fumier, en revanche, notre fumier est or.

Que fait-on de cet or fumier ? On le balaye à l’abîme.

On expédie à grands frais des convois de navires afin de récolter au pôle austral la fiente des pétrels et des pingouins, et l’incalculable élément d’opulence qu’on a sous la main, on l’envoie à la mer. Tout l’engrais humain et animal que le monde perd, rendu à la terre au lieu d’être jeté à l’eau, suffirait à nourrir le monde.

Ces tas d’ordures du coin des bornes, ces tombereaux de boue cahotés la nuit dans les rues, ces affreux tonneaux de la voirie, ces fétides écoulements de fange souterraine que le pavé vous cache, savez-vous ce que c’est ? C’est de la prairie en fleur, c’est de l’herbe verte, c’est du serpolet et du thym et de la sauge, c’est du gibier, c’est du bétail, c’est le mugissement satisfait des grands bœufs le soir, c’est du foin parfumé, c’est du blé doré, c’est du pain sur votre table, c’est du sang chaud dans vos veines, c’est de la santé, c’est de la joie, c’est de la vie. Ainsi le veut cette création mystérieuse qui est la transformation sur la terre et la transfiguration dans le ciel.

Rendez cela au grand creuset ; votre abondance en sortira. La nutrition des plaines fait la nourriture des hommes.

Vous êtes maîtres de perdre cette richesse, et de me trouver ridicule par-dessus le marché. Ce sera là le chef-d’œuvre de votre ignorance.

La statistique a calculé que la France à elle seule fait tous les ans à l’Atlantique par la bouche de ses rivières un versement d’un demi-milliard. Notez ceci : avec ces cinq cents millions on payerait le quart des dépenses du budget. L’habileté de l’homme est telle qu’il aime mieux se débarrasser de ces cinq cents millions dans le ruisseau. C’est la substance même du peuple qu’emportent, ici goutte à goutte, là à flots, le misérable vomissement de nos égouts dans les fleuves et le gigantesque vomissement de nos fleuves dans l’océan. Chaque hoquet de nos cloaques nous coûte mille francs. À cela deux résultats : la terre appauvrie et l’eau empestée. La faim sortant du sillon et la maladie sortant du fleuve.

Il est notoire, par exemple, qu’à cette heure, la Tamise empoisonne Londres.

Pour ce qui est de Paris, on a dû, dans ces derniers temps, transporter la plupart des embouchures d’égouts en aval au-dessous du dernier pont.

Un double appareil tubulaire, pourvu de soupapes et d’écluses de chasse, aspirant et refoulant, un système de drainage élémentaire, simple comme le poumon de l’homme, et qui est déjà en pleine fonction dans plusieurs communes d’Angleterre, suffirait pour amener dans nos villes l’eau pure des champs et pour renvoyer dans nos champs l’eau riche des villes, et ce facile va-et-vient, le plus simple du monde, retiendrait chez nous les cinq cents millions jetés dehors. On pense à autre chose.

Le procédé actuel fait le mal en voulant faire le bien. L’intention est bonne, le résultat est triste. On croit expurger la ville, on étiole la population. Un égout est un malentendu. Quand partout le drainage, avec sa fonction double, restituant ce qu’il prend, aura remplacé l’égout, simple lavage appauvrissant, alors, ceci étant combiné avec les données d’une économie sociale nouvelle, le produit de la terre sera décuplé, et le problème de la misère sera singulièrement atténué. Ajoutez la suppression des parasitismes, il sera résolu.

En attendant, la richesse publique s’en va à la rivière, et le coulage a lieu. Coulage est le mot. L’Europe se ruine de la sorte par épuisement.

Quant à la France, nous venons de dire son chiffre. Or, Paris contenant le vingt-cinquième de la population française totale, et le guano parisien étant le plus riche de tous, on reste au-dessous de la vérité en évaluant à vingt-cinq millions la part de perte de Paris dans le demi-milliard que la France refuse annuellement. Ces vingt-cinq millions, employés en assistance et en jouissance, doubleraient la splendeur de Paris. La ville les dépense en cloaques. De sorte qu’on peut dire que la grande prodigalité de Paris, sa fête merveilleuse, sa folie Beaujon, son orgie, son ruissellement d’or à pleines mains, son faste, son luxe, sa magnificence, c’est son égout.

C’est de cette façon que, dans la cécité d’une mauvaise économie politique, on noie et on laisse aller à vau-l’eau et se perdre dans les gouffres le bien-être de tous. Il devrait y avoir des filets de Saint-Cloud pour la fortune publique.

Économiquement, le fait peut se résumer ainsi : Paris panier percé.

Paris, cette cité modèle, ce patron des capitales bien faites dont chaque peuple tâche d’avoir une copie, cette métropole de l’idéal, cette patrie auguste de l’initiative, de l’impulsion et de l’essai, ce centre et ce lieu des esprits, cette ville nation, cette ruche de l’avenir, ce composé merveilleux de Babylone et de Corinthe, ferait, au point de vue que nous venons de signaler, hausser les épaules à un paysan du Fo-Kian.

Imitez Paris, vous vous ruinerez.

Au reste, particulièrement en ce gaspillage immémorial et insensé, Paris lui-même imite.

Ces surprenantes inepties ne sont pas nouvelles ; ce n’est point là de la sottise jeune. Les anciens agissaient comme les modernes. « Les cloaques de Rome, dit Liebig, ont absorbé tout le bien-être du paysan romain. » Quand la campagne de Rome fut ruinée par l’égout romain, Rome épuisa l’Italie, et quand elle eut mis l’Italie dans son cloaque, elle y versa la Sicile, puis la Sardaigne, puis l’Afrique. L’égout de Rome a engouffré le monde. Ce cloaque offrait son engloutissement à la cité et à l’univers. Urbi et orbi. Ville éternelle, égout insondable.

Pour ces choses-là comme pour d’autres, Rome donne l’exemple.

Cet exemple, Paris le suit, avec toute la bêtise propre aux villes d’esprit.

Pour les besoins de l’opération sur laquelle nous venons de nous expliquer, Paris a sous lui un autre Paris ; un Paris d’égouts ; lequel a ses rues, ses carrefours, ses places, ses impasses, ses artères, et sa circulation, qui est de la fange, avec la forme humaine de moins.

Car il ne faut rien flatter, pas même un grand peuple ; là où il y a tout, il y a l’ignominie à côté de la sublimité ; et, si Paris contient Athènes, la ville de lumière, Tyr, la ville de puissance, Sparte, la ville de vertu, Ninive, la ville de prodige, il contient aussi Lutèce, la ville de boue.

D’ailleurs le cachet de sa puissance est là aussi, et la titanique sentine de Paris réalise, parmi les monuments, cet idéal étrange réalisé dans l’humanité par quelques hommes tels que Machiavel, Bacon et Mirabeau, le grandiose abject.

Le sous-sol de Paris, si l’œil pouvait en pénétrer la surface, présenterait l’aspect d’un madrépore colossal. Une éponge n’a guère plus de pertuis et de couloirs que la motte de terre de six lieues de tour sur laquelle repose l’antique grande ville. Sans parler des catacombes, qui sont une cave à part, sans parler de l’inextricable treillis des conduits du gaz, sans compter le vaste système tubulaire de la distribution d’eau vive qui aboutit aux bornes-fontaines, les égouts à eux seuls font sous les deux rives un prodigieux réseau ténébreux ; labyrinthe qui a pour fil sa pente.

Là apparaît, dans la brume humide, le rat, qui semble le produit de l’accouchement de Paris.

Victor Hugo, Les Misérables


 

Le 13 octobre 2009, Nicolas Sarkozy reçoit à l’Elysée proviseurs, recteurs et quelques élèves pour présenter la réforme des lycées. Dans son discours, il fait référence à la création des premiers établissements préparant au bac par Napoléon Bonaparte, en 1802 : « C’est un geste qui signifiait,  très concrètement, la fin des privilèges et de la naissance. Cela voulait dire : désormais en France, pour réussir, c’est de l’école que sortiront les élites, et pas de la naissance. » On imagine le frémissement de satisfaction qui parcourt l’assistance. La suite est de la même facture : « Cela voulait dire : désormais, ce qui compte en France pour réussir, ce n’est pas d’être « bien né » ; pour réussir, il faut travailler dur, et avoir fait la preuve par ses études, par son travail, de sa valeur. »  Le Président s’est toujours fait le chantre intraitable de l’élitisme républicain. Du moins sur les estrades et les plateaux de télévision.

Dans la vraie vie, c’est différent. Tandis que ces belles paroles sur le mérite, l’égalité des chances et le refus de l’échec scolaire sont prononcées dans la salle des fêtes de l’Elysée, les journaux consacrent leurs gros titres à un jeune garçon qui fait scandale ; C’est un étudiant de 23 ans, plein de bonne volonté même s’il peine à venir à bout de sa deuxième année de droit. Son objectif du moment ? en toute simplicité, présider sans attendre aux destinées de La Défense, le plus grand quartier d’affaires d’Europe. Avec l’appui de son père, bien sûr, le Président qui pourfend les privilèges de naissance.

Sans ce moment surréaliste, qui a marqué un tournant du règne, je n’aurais sûrement pas décidé de consacrer plus d’un an à enquêter sur un ministère qui a concerné, concerne ou concernera personnellement chaque citoyen, comme élève, étudiant, enseignant, parent ou futur parent –voire comme employeur potentiel). Mais ce jour-là, j’ai voulu comprendre. Comprendre les raisons de l’échec répété, les sources de l’hypocrisie, l’égoïsme de caste, le cynisme d’Etat, l’incapacité à reformer et, plus encore, à faire exécuter les décisions. L’éducation comme priorité absolue : la réalité, depuis plus de vingt ans, dément ce discours.

Un exemple, un seul. A peine arrivé à l’Elysée en 2007, Nicolas Sarkozy décide de tenir une de ses promesses de campagne : la gratuité des lycées français de l’étranger. Coût annuel de l’opération, en cours de réalisation : plus de 100 millions d’euros en 2010, et 700 millions à terme, lorsqu’elle ne concernera plus le seul lycée mais sera généralisée à toutes les classes depuis la maternelle. 700 millions ! En juin 2010, un rapport parlementaire, signé par des députés UMP, demande que l’on arrête cette folie. Après le bouclier fiscal, les Français, assurément, vont adorer ce bouclier scolaire, qui permet à des expatriés gagnant parfois plus de  100 000 euros par an de faire prendre en charge par l’Etat la scolarité de leurs enfants.

Dans le même temps, une agence gouvernementale décide de réduire sa subvention à un programme d’aide à la lecture en cours préparatoire pour les élèves en difficulté. Le montant de cette aide ? Un peu plus d’un million par an. Les pouvoirs publics se montrent ainsi incapables de trouver les moyens d’éradiquer l’illettrisme dès son apparition. Combien ce chantier salutaire coûterait-il ? Environ 100 millions d’euros par an, jamais débloqués par aucun pouvoir. Bien moins que le bouclier scolaire inventé par Nicolas Sarkozy, pour le quel le financement a été trouvé sans difficulté.

Sophie Coignard, Le pacte immoral, Introduction

 

Trois chercheurs des universités de Cergy-Pontoise, de Lille et de la Sorbonne se sont livrés, en 2006, à une activité originale : étudier, sur quarante ans, l’évolution des rémunérations des enseignants et… des éboueurs. Leurs conclusions ? Les éboueurs ont vu leurs rémunérations stagner et se faire rattraper par le smic pou r les plus bas échelons. Mais les enseignants, eux, subissent carrément une chute de leur pouvoir d’achat. « la baisse de valeur réelle des traitements nets […] des enseignants du supérieur a été de 20% environ, de 1981 à 2005, écrivent ces trois universitaires. De 1981 à 2005 également, la baisse des traitements nets réels des enseignants de l’enseignement secondaire est de 15 à 20 % pour les professeurs agrégés –selon l’échelon considéré) et de près de 20 % pour les professeurs certifiés. Les instituteurs sont ceux qui s’en tirent le mieux avec une baisse de traitement réel net de l’ordre de 9 % seulement durant la même période. Les instituteurs qui ont été reclassés dans le nouveau corps des professeurs des écoles ont joui d’une certaine « revalorisation ». Cette érosion, qui se poursuit maintenant depuis plus de vingt-cinq ans, nous amène à nous demander comment les fonctionnaires considérés ont bien pu l’accepter et la supporter ! »

Pourquoi et comment, en effet. «  Pour ce qui concerne l’enseignement primaire et secondaire au moins, la féminisation est sans doute aussi un facteur important, poursuivent ces trois chercheurs. On sait que la proportion de femmes n’a pas cessé d’augmenter dans la période considérée. Les instituteurs étaient déjà en majorité des institutrices depuis longtemps en 1981, et il se peut qu’aux environs de cette période, les femmes soient aussi devenues majoritaires dans l’enseignement secondaire : elles représentaient 53 % en 1980 parmi les enseignants de catégorie A du secondaire ; leur proportion est de 64 % en 2001. De plus, on décèle un certain embourgeoisement des enseignantes, mariées de plus en plus souvent à des hommes appartenant aux catégories socioprofessionnelles supérieures. » Eric Maurin fait la même observation : « les enseignants étant plus souvent des femmes, ils se retrouvent ainsi plus souvent associés dans leur famille à un conjoint mieux rémunéré que ne peuvent l’être les autres cadres du public ou du privé. »

Sophie Coignard, Le pacte immoral, p. 194-196

 

Chez les Sarkozy, les garçons allaient à Sainte-Croix de Neuilly. Cette institution huppée accueille garçons et filles de bonne famille de la maternelle aux classes préparatoires. L’échec scolaire ? Connaît pas. Sainte-Croix affiche fièrement 100 % de réussite au baccalauréat 2010.

Chez les Aubry, la fille unique a fréquenté l’Ecole alsacienne. Rien d’étonnant. Situé rue Notre-Dame-des Champs, en plein Saint-Germain-des-Prés, cet établissement a plutôt un profil de gauche, qui plaît aux artistes et aux intellectuels pour son ouverture au monde et ses méthodes axées sur l’épanouissement personnel. Ségolène Royal et François Hollande y ont aussi scolarisé leurs enfants, de même que le défenseur farouche de l’élitisme républicain, Jean-Pierre Chevènement.

[…]

Moins de dix écoles privées scolarisent la quasi-totalité des filles et fils de ministres, ex-ministres et responsables politiques de premier plan : Saint-Louis-de-Gonzague (Franklin pour les intimes, en raison de son adresse dans le XVIe arrondissement de Paris), Saint-Jean-de-Passy, toujours dans le  XVIe, La Rochefoucauld, dans le VIIe, Fénelon-Sainte-Marie, dans le VIIIe, l’Ecole alsacienne, Sainte-Croix et Sainte-Marie, à Neuilly…

Sophie Coignard, Le pacte immoral, p. 228-229

 

 


En conclusion, il existe encore aujourd’hui de fortes relations entre formation et emploi, même si le mérite scolaire ne se traduit pas mécaniquement dans les positions sociales. Cette relation formation-emploi évolue en fonction du contexte, et l’expansion des scolarités et la démocratisation de l’éducation se sont accompagnées d’une relative dévaluation des diplômes. Les niveaux d’études qui se sont démocratisés sont dévalués et ceux, plus élevés et plus rares, qui gardent une valeur restent marqués par des inégalités sociales qui se déplacent en suivant l’allongement des scolarités. Dès lors que le mouvement global de baisse de la valeur des diplômes sur le marché du travail coexiste avec le maintien d’un rendement relatif au niveau individuel, ceci nourrit une demande d’éducation rationnelle, mais qui entretient le phénomène auquel elle s’adapte, selon la logique des effets pervers. L’inflation scolaire fonctionne comme un piège. Il reste que ce processus global et continu de déclassement peut être perçu de manière plus positive, comme une contrepartie de la démocratisation de l’accès à la culture que réalise le développement des scolarités. Comme le disait joliment J.-C. Passeron en 1982 : « on peut voir les mêmes individus ou les mêmes groupes qui affirmaient il y a peu que la « démocratisation de la culture » serait réalisée « lorsque le jardinier pourrait lire Platon dans le texte » se voiler aujourd’hui la face en constatant qu’on risque de se retrouver jardinier avec une licence de grec »…

Au total, il y a là  une seconde piste pour comprendre l’absence de relation entre expansion de l’éducation et évolution de la mobilité sociale. Car cette baisse du « rendement » des diplômes aurait, par un « effet de ciseaux », contre-carré [sic] l’effet (démocratisant) qu’aurait dû avoir la baisse de l’inégalité des chances scolaires. En d’autres termes, les enfants de milieu populaire qui accèdent aujourd’hui à des diplômes plus élevés que leurs parents n’en obtiennent par pou autant des positions sociales plus élevées parce que le rendement de ces diplômes sur le marché du travail a dans le même temps baissé.

Mais la compréhension du décalage entre démocratisation scolaire et augmentation de la fluidité sociale passe aussi par une certaine relativisation de l’influence de l’éducation : la mobilité sociale et l’insertion ne dépendent pas uniquement du diplôme. Ceci pour des raisons à la fois structurelles et individuelles. Structurelles, nous venons de le voir : tant la mobilité que l’insertion sont cadrées par la structure des « places » à prendre. Individuelles, car au-delà du diplôme il existe d’autres canaux par lesquels les parents qui occupent les positions les plus enviables vont tout faire pour reproduire à l’identique leur avantage à travers leurs enfants, en ayant en main, du fait même de leur position, tous les atouts pour y parvenir.

L’origine sociale marque ainsi l’insertion professionnelle : à formation identique, les difficultés d’insertion sont d’autant plus grandes que les jeunes viennent de milieux sociaux défavorisés (d’autant moins, cependant, que le niveau éducatif s’élève). D’autres facteurs « hérités » comme le sexe jouent également, alors qu’ils ne devraient évidemment pas jouer dans une société méritocratique : à niveau d’instruction identique, les taux de chômage des filles sont systématiquement plus élevés. Ces inégalités concernent également le niveau de l’emploi occupé : avec un diplôme d’une grande école ou un troisième cycle, 83 % des garçons sont cadres trois ans après leur sortie de formation, contre 69 % des filles, plus nombreuses à occuper une profession intermédiaire. Ou encore, à formation égale, les diplômés du Supérieur d’origine modeste font moins appel à leur entourage pour se placer et se concentrent davantage dans le secteur public, alors que les jeunes occupent des emplois plus variés quand leur père occupe une position sociale élevée. Ceci résulte de la mobilisation des réseaux sociaux familiaux facilitant les contacts avec le milieu professionnel, car le capital humain ne joue pas indépendamment d’un certain « capital social ». Ce capital social est particulièrement mobilisé, dans les catégories favorisées, quand les enfants ont échoué dans leur scolarité et qu’il s’agit de leur éviter des « descentes sociales » trop marquées. Ces jeunes se voient ainsi protégés des conséquences cruelles du modèle méritocratique, et accèdent souvent à des emplois relativement qualifiés où certaines qualités, autres que scolaires et souvent liées à leur origine sociale sont reconnues. Ce n’est donc pas un diplômé abstrait, un pur « capital humain », qui s’insère sur le marché du travail.

 

Marie Duru-Bellat, L’inflation scolaire, les désillusions de la méritocratie


http://www.bastamag.net/Comment-le-groupe-Total-va financer la réforme de l'Education nationale


 

Le bouclier fiscal : protéger les hauts revenus

 

la guerre des classes se manifeste dans la symbolique d'un vocabulaire martial. Les riches sont présentés comme agressés et mis dans l'impérieuse nécessité de se défendre. Aussi leur fournit-on un bouclier pour se protéger, mais de quoi ? De la rapacité d'un peuple avide ? D'un État d'autant plus insatiable qu'il dépense sans compter ?

 

Une question à cent sous. -(est-il possible de demander à un contribuable de donner à l’État plus de la moitié de ses revenus. Travailler deux jours et en donner un à l’État, pensez-vous que cela n'est pas assez ? », demande avec une fausse naïveté le président de la République selon lequel personne ne doit payer plus de 50% de ses revenus en impôts.

Trois remarques sont susceptibles de contredire le bon sens présidentiel, dont la prétendue évidence n'a d'égale que la mauvaise foi.

Premièrement, les revenus considérés ne sont que très partiellement des revenus du travail. Pour l'essentiel, il s’agit des dividendes, plus-values et autres revenus du capital, qu'il soit mobilier (portefeuilles d'actions, parts de fonds communs de placement...) ou immobilier (terres et immeubles...). Il s'agit donc du produit du travail des autres.

Une deuxième entourloupe est de taille : ce n'est pas la totalité des revenus qui est mise à l'abri derrière le bouclier fiscal. Les revenus menacés par l'impôt sont ceux qui n'ont pu être escamotés par le passage dans les niches fiscales ou par leur placement au soleil des paradis pour millionnaires.

Les grosses fortunes peuvent ainsi se présenter avec une taille de guêpe devant l'avide percepteur. Le seuil du bouclier en est d'autant plus vite atteint. Le taux réel d'imposition n'est pas de 60% ou 50%. les revenus réels étant beaucoup plus élevés que ceux déclarés au fisc, le niveau d'imposition n'est que de 40%, 30%, 20%, voire moindre, ou même nul. En 2009 les 352 ménages les plus riches de France, dont les revenus ont été au minimum de 4,229 millions d'euros, ont eu un taux moyen d'imposition de seulement 15 %, selon le Conseil des prélèvements obligatoires. Un si faible pourcentage s'explique en partie par le fait qu'une classe aussi aisée bénéficie abondamment de revenus financiers taxés sous la forme de prélèvements libératoires fixés à 19%, donc en moyenne beaucoup moins élevés que pour les revenus du travail.

Troisième tour de passe-passe : impôts, taxes et contributions sociales entrent dans le calcul du bouclier.celui-ci montre une fâcheuse tendance à prendre en compte tout ce qui passe par l'administration des impôts. Le calcul du bouclier fiscal à 60% comprenait l'impôt sur le revenu des personnes physiques, l'impôt de solidarité sur la fortune (ISF), la taxe foncière et la taxe d'habitation. Nicolas Sarkozy ajoute, au total des retenues à prendre en compte, les cotisations pour les fonds de retraite par capitalisation, la contribution sociale généralisée (CSG) et la contribution au remboursement de la dette sociale (CRDS) qui sont des cotisations sociales et non des impôts.

Autrement dit, les 48% de ménages non imposables sur le revenu se voient prélever à la source, sur leur fiche de salaire, ces deux contributions sociales qui, pour les revenus élevés, contribuent à l'activation du bouclier fiscal.

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, Le président des riches


 

Les spéculateurs-fraudeurs peuvent être sereins : depuis la présidence de Nicolas Sarkozy, les pôles financiers de tribunaux sont en voie de disparition et, après son élection en mai 2012, François Hollande ne se précipitera pas pour les rétablir. Le 31 août 2007, Nicolas Sarkozy est intervenu devant l’université d’été du Medef pour annoncer son intention d’interdire les  dénonciations anonymes dans les affaires politico-financières ayant des conséquences fiscales et pénales ; avec pour objectif de « dépénaliser » le droit des affaires et les abus de biens sociaux. Dès lors, la délinquance financière est de moins en moins inquiétée, la juridiction la concernant est bridée, les saisines des juges financiers se raréfient ; le pôle financier de Paris, qui avait ouvert 101 informations judiciaires en 2006, n’en revendique plus que 37 en 2010. en 2012, ce pôle financier ne comportait plus que huit juges d’instruction contre douze en 2009.

Avec la Révision générale des politiques publiques (RGPP), mise en œuvre sous la présidence de Nicolas Sarkozy, la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes – qui dépend du ministère de l’Economie et des Finances – a été affaiblie. Le monde des affaires et de la finance dictant désormais ses lois aux politiques, on ne peut guère être optimiste quand aux velléités de changement du nouveau pourvoir socialiste pour aller contre ce qui est devenu une véritable justice de classe.

 Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, La violence des riches

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Comment expliquer qu’un système économique et social aussi injuste et inégalitaire soit accepté par la plupart de Français ? Faut-il parler de servitude volontaire, à la manière d’Étienne de La Boétie, qui écrit : « C’est le peuple qui s’asservit, car non seulement il obéit, mais il sert ceux qui le dominent. » l’idée de servitude involontaire est certainement plus juste tant les dominants font ce qu’il faut pour asservir le peuple tout en lui donnant l’illusion de la liberté de ses choix. Car la servitude passe d’abord par l’intériorisation des bonnes raisons que les plus riches font miroiter pour faire valoir leurs intérêts au nom de l’intérêt général.

 

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, La violence des riches