Le système du crédit public, c'est-à-dire des dettes publiques, dont Venise et Gênes avaient, au moyen âge, posé les premiers jalons, envahit l'Europe définitivement pendant l'époque manufacturière. Le régime colonial, avec son commerce maritime et ses guerres commerciales, lui servant de serre chaude, il s'installa d'abord en Hollande. La dette publique, en d'autres termes l'aliénation de l'État, qu'il soit despotique, constitutionnel ou républicain, marque de son empreinte l'ère capitaliste. La seule partie de la soi-disant richesse nationale qui entre réellement dans la possession collective des peuples modernes, c'est leur dette publique. Il n'y a donc pas à s'étonner de la doctrine moderne que plus un peuple s'endette, plus il s'enrichit. Le crédit public, voilà le credo du capital. Aussi le manque de foi en la dette publique vient-il, dès l'incubation de celle-ci, prendre la place du péché contre le Saint-Esprit, jadis le seul impardonnable.

Karl Marx, Le Capital, Livre I, section VIII, chapitre 31


 

 

La monétarisation de l’économie stimule finalement le processus d’individualisation en libérant les personnes de liens personnels dont elles sont prisonnières dans les sociétés traditionnelles ; elle permet à l’individu d’échapper à la fois aux petits groupes homogènes où sa liberté est fortement restreinte et aux obligations sociales qui y sont la norme. Grâce à l’argent qui autorise le développement de relations impersonnelles, l’homme moderne est émancipé de nombreuses attaches, puisque son lien avec ses contemporains est médiatisé par l’argent. Simmel donne un exemple de ce mouvement de libération en comparant les formes médiévales d’association comme les corporations qui ne sont pas seulement des groupements professionnels, mais des communautés de vie et qui attirent à elles "la totalité de l’intérêt économique ou religieux, politique ou familial" de la personne avec les associations à but déterminé. Ces dernières permettent à l’individu de s’associer à d’autres sans leur abandonner sa personnalité tout entière, en particulier grâces à l’argent, par le biais de cotisations.

[…]

On le voit, la libération qu’offre l’argent a pour contrepartie l’affaiblissement des liens communautaires traditionnels, ce qui ouvre la voie à de nouvelles formes de domination. Deux nouveaux ordres de critique émergent alors. Le premier fustige les modes de domination permis par l’argent, le second déplore la perte de sens induite par une liberté sans objet.

 

Damien de Blic, Jeanne Lazarus, Sociologie de l’argent


 

Nos philosophes ne sont point cyniques. Ils n'ont pas encore proclamé que leur cléricature était hostile à l'avenir des hommes et il se peut enfin qu'ils ne le soupçonnent pas. Ils n'étalent pas un désir, scandaleux sans doute à leurs yeux mêmes, de voir se maintenir au profit de leur classe l'humiliation et l'écrasement des hommes. Ils doivent publiquement, officiellement se regarder comme des tenants du parti des hommes. Tombés les premiers dans le piège que leur classe tendit, ils doivent se garder le respect.

Ne parlent-ils pas de Liberté, de Justice, de Raison, de Communion ? Ne se mettent-ils point sans cesse dans la bouche les mots d'Humanisme et d'Humanité ? Ne savent-ils point que leur mission est d'éclairer et d'aider les hommes ?

C'est ainsi qu'ils font la théorie de la pratique bourgeoise, qu'ils font la métaphysique de l'univers auquel le bourgeois tient : le bourgeois fut toujours un homme qui justifiait son jeu temporel par le rappel de sa mission spirituelle. Le bourgeois sait. Ses fonctions économiquement, politiquement dirigeantes exigent d'être complétées et garanties par des fonctions spirituellement dirigeantes. Directeurs d'entreprises. Directeurs de conscience. Guides dans les droits chemins. Le bourgeois connaît des secrets, comme un mage. Il connaît des recettes, comme une mère. Il se regarde comme un maître légitime, et en même temps comme une lumière et comme un foyer. Comme un médiateur et comme un médecin. Ce n'est pas en vain que la jeune bourgeoisie traça le portrait du despote éclairé : un Joseph II, une Catherine de Russie lui offrirent en leur temps le visage qu'elle souhaitait à ses représentants. le bourgeois inclina toujours au type du bon tyran. Il donna des conseils aux gens sans aveu. C'est-à-dire sans répondant. Aux gens qui n'ont pas par exemple de compte en banque. Il est né pour conduire tous ceux qui naissent de l'autre côté de la barrière. Toute son éducation le doit préparer à cette tâche. Il est assuré de soi. Il ne doute ni de son pouvoir, ni de sa mission, ni de sa permanence. Il est appuyé sur l'histoire de sa classe.

Paul Nizan, les chiens de garde

 


 

Un poète grec du temps de Cicéron, Antipatros, chantait ainsi l’invention du moulin à eau (pour la mouture du grain) : il allait émanciper les femmes esclaves et ramener l’âge d’or :

« Epargnez le bras qui fait tourner la meule, ô meunières, et dormez paisiblement ! Que le coq vous avertisse en vain qu’il fait jour ! Dao a imposé aux nymphes le travail des esclaves et les voilà qui sautillent allègrement sur la roue et voilà que l’essieu ébranlé roule avec ses rais, faisant tourner la pesante pierre roulante. Vivons de la vie de nos pères et oisifs réjouissons-nous des dons que la déesse accorde. »

Hélas ! les loisirs que le poète païen annonçait ne sont pas venus : la passion aveugle, perverse et homicide du travail transforme la machine libératrice en instrument d’asservissement des hommes libres : sa productivité les appauvrit.

Paul Lafargue, Le droit à la paresse


Au lieu de l’antagonisme entre les classes, qui est devenu seulement virtuel, et mis à part les conflits de disparités, qui se situent à la périphérie du système, il ne peut apparaître une nouvelle zone de conflits que là où, au moyen d’une dépolitisation de la masse de la population, la société capitaliste avancée doit s’immuniser contre la mise en question de son idéologie technocratique implicite : à savoir au sein même du système d’une opinion publique manipulée par les mass media. Car c’est là seulement que peut être assuré un masquage, nécessaire au système, de la différence entre les progrès dans le cadre des systèmes d’activité rationnelle par rapport à une fin et les modifications du cadre institutionnel allant dans le sens d’une émancipation, entre les questions d’ordre technique et les questions d’ordre pratique. Les définitions admises officiellement portent sur ce que nous voulons avoir pour vivre, mais non pas sur le problème de savoir comment nous aimerions vivre si, compte tenu des potentiels que l’on peut atteindre, nous arrivions à savoir comment nous pourrions vivre.

Il est difficile de prévoir qui mettra cette zone conflictuelle en mouvement. Ni le traditionnel antagonisme de classes ni les situations sous-privilégiées de type nouveau ne comportent de potentiels protestataires, tendant par leur origine à repolitiser une opinion publique qui se trouve comme asséchée.

[…]

Pourquoi, malgré le haut niveau de  développement technologique, la vie de l’individu continue-t-elle à être commandée par la tyrannie du travail professionnel, par l’éthique de la concurrence entre les performances réalisées, par la pression qui résulte de la concurrence entre statuts, par les valeurs de la réification possessive et des succédanés de satisfactions qui sont proposés ? pourquoi la lutte institutionnalisée pour la vie, la discipline du travail aliéné, l’élimination de la sensibilité et de la satisfaction esthétique sont-elles maintenues ?

Jürgen Habermas, la technique et la science comme « idéologie », chapitre IX


Le recours à la pornographie pour sauver le capitalisme n’est pas une idée neuve en Europe. Le règne de la pin-up, commencé aux Etats-Unis lors de la crise de 1929 (et ce n’est pas un hasard) avait été le révélateur de la transformation d’un capitalisme qui prétendait vendre des objets en un libéralisme qui satisfait des pulsions. Mais la mutation dernière, le passage de la chrysalide au papillon, s’est accomplie au cours des années 1980 –les fesses de Myriam en furent le signal ténu mais indubitable. La vraie mutation, c’est la pornographie, c’est à dire la récupération affichée (c’est le cas de le dire), par des intérêts économiques, de la libido elle-même. Pour éviter les aléas liés à la circulation de marchandises, le système a eu l’idée d’en vendre seulement l’image – et de modifier en profondeur le désir afin qu’il se contente de ces images, et accepte d’en payer le prix exorbitant. Coup double : on vend du virtuel, du vent et l’on transforme l’acheteur pour qu’il s’en contente.

La pornographie a installé les plus monstrueux des conformismes. Ce faisant, elle a annihilé l’individu, qui fut sans doute une invention de capitalisme naissant, mais la plaie du capitalisme pourrissant. Je suis même tenté d’y voir la source de cette « contradiction interne » dont parlait Marx jadis. Le libéralisme, dont des économistes plus savants que moi finiront bien par prendre la mesure et l’originalité profonde feint d’exalter l’être et l’individu, quand il les lamine de fait. Le mythe capitaliste, c’est l’Atlas d’Ayn Rand. La réalité libérale, c’est l’acteur porno Mandingo – un Noir réduit à sa queue -, exemple de synecdoque que l’on devrait enseigner dans les écoles.

 

Jean-Paul Brighelli, la Société pornographique, Introduction

 


 

Imaginons le zoo humain aujourd’hui. Un groupe d’individus de toutes origines sociales et parfaitement sélectionnés pour leur représentativité, rassemblé dans un lieu clos, sous le regard des caméras pour répondre à la forme nouvelle de l’exhibition (les « real TV »). Il faudrait aussi des psychologues pour scruter leurs comportements collectifs ou individuels et valider cette expérimentation dans le « réel », mais aussi un scénario pour provoquer des situations « extrêmes » et enfin des médias pour promouvoir ce spectacle auprès du public… Impossible. Non. Cela existe depuis 2001 et s’appelle Human Zoo aux États-Unis et en Grande-Bretagne, et Faune humaine au Canada. Aussi incroyable que cela paraisse, notre siècle commençant a donc repris les formes d’exhibition que nous avons décrites dans le présent ouvrage, en les adaptant  au média d’aujourd’hui par excellence, la télévision. La série, en plusieurs épisodes, s’attache aux comportements humains et se présente comme scientifiquement sérieuse avec le soutien et la caution de plusieurs scientifiques.

Philip G. Zimbardo – psychologue à l’université de Stanford et président de l’American Psychological Association – cautionne Human Zoo, où des cobayes sélectionnés sont plongés dans un monde de contraintes psychologiques extrêmes, car, affirme-t-il, « pour étudier le mal, vous devez parfois créer les conditions qui entraînent les participants à se comporter de façon diabolique ». Expérience qu’il avait déjà pratiquée dans les années 1970 auprès d’étudiants. Les douze « volontaires »  de Human Zoo, embauchés par la production, suivent le scénario écrit par le sociopsychologue britannique Mark McDermott. Le rythme de l’émission  est simple : une scène, autour d’un thème, au sein du zoo humain, pour le même thème en extérieur, dans des conditions « normales ». Malgré l’ensemble de ces ingrédients, la série n’a pas marché aux États-Unis (sur Discovery Channel) sans doute parce qu’il n’y avait pas de gagnant, ni de prime à l’issu [sic] du jeu, et par manque de promotion. Au Canada (sur une chaîne québécoise, CNW), les critiques et le public l’ont plébiscitée. Pour nombre de scientifiques, comme le souligne la revue New Scientist en octobre 2000, c’est une « bonne émission » sur les comportements humains, et une chance pour la recherche avec ces « expériences réelles ». Mais le comité d’éthique de la BBC, après visionnage de l’émission et malgré plusieurs petites annonces pour recruter les cobayes, vient de refuser son aval à Human Zoo sur la chaîne.

Ce refus ne marque pas la fin de la série. D’autres télévisions en France et ailleurs l’achèterons [sic] demain. Près d’un siècle plus tard, prenant de nouvelle formes, avec des objectifs scientifiques distincts – hier, « connaître » l’Autre exotique, aujourd’hui, « comprendre » nos comportements anormaux -, la science et le monde du spectacle valident une nouvelle fois l’exhibition de l’Autre. De toute évidence, le temps des zoos humains n’est pas terminé…

 

Pascal Blanchard, « les zoos humains aujourd’hui ? », épilogue, in zoos humains de la vénus hottentote aux reality shows

 


 

Il y a un mot qui m’exalte, un mot que je n’ai jamais entendu sans ressentir un grand frisson, un grand espoir, le plus grand, celui de vaincre les puissances de ruine et de mort qui accablent les hommes, ce mot c’est : fraternisation.

             En février 1917, le peintre surréaliste Max Ernst et moi, nous étions sur le front, à un kilomètre à peine l’un de l’autre. L’artilleur allemand Max Ernst bardait les tranchées où, fantassin français, je montais la garde. Trois ans après, nous étions les meilleurs amis du monde et nous luttons ensemble, depuis, avec acharnement, pour la même cause, celle de l’émancipation totale de l’homme.

             En 1925, au moment de la guerre du Maroc, Max Ernst soutenait avec moi le mot d’ordre de fraternisation du Parti communiste français. J’affirme qu’il se mêlait alors de ce qui le regardait, dans la mesure même qu’il avait été obligé, dans mon secteur, en 1917, de se mêler de ce qui ne le regardait pas. Que ne nous avait-il été possible, pendant la guerre, de nous diriger l’un vers l’autre, en nous tendant la main, spontanément, violemment, contre notre ennemi commun : l’Internationale du profit.

« o vous qui êtres mes frères parce que j’ai des ennemis ! » a dit Benjamin Péret.

             Contre ces ennemis, même aux bords extrêmes du découragement, du pessimisme, nous n’avons jamais été complètement seuls. Tout, dans la société actuelle, se dresse, à chacun de nos par, pour nous humilier, pour nous faire retourner en arrière. Mais nous ne perdons pas de vue que c’est parce que nous sommes le mal, le mal au sens où l’entendait Engels, parce qu’avec tous nos semblables, nous concourons à la ruine de la bourgeoisie, à la ruine de son bien et de son beau.

             C’est ce bien, c’est ce beau asservis aux idées de propriété, de famille, de religion, de partie, que nous combattons ensemble. Les poètes dignes de ce nom refusent, comme les prolétaires, d’être exploités. La poésie véritable est incluse dans tout ce qui ne se conforme pas à cette morale qui, pour maintenir sont ordre, son prestige, ne sait construire que des banques ou des casernes, des prisons, des églises, des bordels. La poésie véritable est incluse dans tout ce qui affranchit l’homme de ce bien épouvantable qui a le visage de la mort. Elle est aussi bien dans l’œuvre de Sade, de Marx ou de Picasso que dans celle de Rimbaud, de Lautréamont ou de Freud. Elle est dans l’invention de la radio, dans l’exploit du Tchéliouskine, dans la révolution des Asturies, dans les grèves de France et de Belgique. Elle peut être aussi bien dans la froide nécessité, celle de connaître ou de mieux manger, que dans le goût du merveilleux. Depuis plus de cent ans, les poètes sont descendus des sommets sur lesquels ils se croyaient. Ils sont allés dans les rues, ils ont insulté leurs maîtres, ils n’ont plus de dieux, il s osent embrasser la beauté et l’amour sur la bouche, ils ont appris les chants de révolte de la foule malheureuse et, sans se rebuter, essaient de lui apprendre les leurs.

             Peu leur importent les sarcasmes et les rires, ils y sont habitués, mais ils ont maintenant l’assurance de parler pour tous. Ils ont leur conscience pour eux.

 

Paul Eluard, Conférence du 24 juin 1936 à Londres


Qui parle ? J’ai honte à le dire : c’est l’humaniste occidental, le philosophe « idéaliste ». Qu’il s’appelle Renan, c’est un hasard. Que ce soit tiré d’un livre intitulé : La Réforme intellectuelle et morale, qu’il ait été écrit en France, au lendemain d’une guerre que la France avait voulue du droit contre la force, cela en dit long sur les mœurs bourgeoises.

« La régénération des races inférieures ou abâtardies par les races supérieures est dans l’ordre providentiel de l’humanité. L’homme du peuple est presque toujours, chez nous, un noble déclassé, sa lourde main est bien mieux faite pour manier l’épée que l’outil servile. Plutôt que de travailler, il choisit de se battre, c’est-à-dire qu’il revient à son premier état. Regere imperio populos, voilà notre vocation. Versez cette dévorante activité sur des pays qui, comme la Chine, appellent la conquête étrangère. Des aventuriers qui troublent la société européenne, faites un ver sacrum, un essaim comme ceux des Francs, des Lombards, des Normands, chacun sera dans son rôle. La nature a fait une race d’ouvriers, c’est la race chinoise, d’une dextérité de main merveilleuse sans presque aucun sentiment d’honneur ; gouvernez-la avec justice, en prélevant d’elle, pour le bienfait d’un tel gouvernement, un ample douaire au profit de la race conquérante, elle sera satisfaite ; une race de travailleurs de la terre, c’est le nègre ; soyez pour lui bon et humain, et tout sera dans l’ordre ; une race de maîtres et de soldats, c’est la race européenne. Réduisez cette noble race à travailler dans l’ergastule comme des nègres et des Chinois, elle se révolte. Tout révolté est, chez nous, plus ou moins, un soldat qui a manqué sa vocation, un être fait pour la vie héroïque, et que vous appliquez à une besogne contraire à sa race, mauvais ouvrier, trop bon soldat. Or, la vie qui révolte nos travailleurs rendrait heureux un Chinois, un fellah, êtres qui ne sont nullement militaires. Que chacun fasse ce pour quoi il est fait, et tout ira bien. »

Hitler ? Rosenberg ? Non, Renan.


Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme

 


En se distinguant du temps professionnellement occupé, le temps libre des vacances est devenu propice au loisir. Avec les congés payés, des moyens étaient là, les gens pouvaient acheter leurs envies. Il fallait en profiter, ouvrir des marchés. Or tout l’enjeu stratégique, avec l’avènement de temps libre pour tous, fut de trouver des moyens de les occuper, ces gens désœuvrés, pour ne pas les laisser les bras ballants car l’oisiveté, rappelez-vous, est mère de tous les vices. Qui plus est, elle ne rapporte rien.

La communication et la publicité furent mises à contribution, il fallait exciter une demande par des moyens adaptés. Pendant les vacances, le temps ne doit pas rester vacant. Il faut remplir les vides à tout prix avec des activités qui justement ont un prix.

S’amuser au camping, manger des glaces, aller à la plage, faire un tour à cheval en Camargue, en bateau en Bretagne, au fast food en Thaïlande. Se faire des amis de vacances, de ceux à qui l’on écrira c’est promis (et à qui l’on n’écrit jamais). Se payer nos rêves dans un cadre enchanteur : déambuler au pays de Disney ou d’Astérix, descendre le Colorado en pédalo, escalader des canyons, caresser une paire de fesses bronzées au soleil du Brésil…

Tout peut s’acheter. Par conséquent, tout devient possible, ou presque : puisque les congés sont payés, les salariés ont de l’argent à dépenser. Alors la vacance s’est remplie et le temps libre a été comblé par des normes de comportement et des activités diverses. Le temps libre a été occupé, colonisé par le productivisme. Une demande émergea, une offre aussi. Logique.

Le droit aux congés payées est, avec le temps et la généralisation des usages, devenu un devoir de vacances assez coûteux. Cette offre, d’artisanale au début, de faible ambleur, d’envergure locale, la voici progressivement devenue industrielle à l’échelle planétaire. L’institution du temps libre a ouvert des espaces blancs dans la vie, l’économie s’est empressée d’y insérer ses organisations de services et de production de biens. Le productivisme ayant horreur du vide, il déteste le blanc sur les cartes du monde. Il doit y graver des lignes de comptes au nom du développement, de l’activité érigée en principe existentiel, voire au nom d’un nouveau colonialisme appelé « lutte contre la pauvreté ».

 

Rodolphe Christin, Manuel de l’antitourisme


La « Révolution du Bien-Être » est l’héritière, l’exécutrice testamentaire de la Révolution Bourgeoise ou simplement de toute révolution qui érige en principe l’égalité des hommes, sans pouvoir(ou sans vouloir) la réaliser au fond. Le principe démocratique est transféré alors d’une égalité réelle, des capacités, des responsabilités, des chances sociales, du bonheur (au sens plein du terme) à une égalité devant l’Objet et autres signes évidents de la réussite sociale et du bonheur. C’est la démocratie du standing, la démocratie de la T. V., de la voiture et de la chaîne stéréo, démocratie apparemment concrète, mais tout aussi formelle, qui répond par-delà les contradictions et inégalités sociales, à la démocratie formelle inscrite dans la Constitution. Toutes deux, l’une servant d’alibi à l’autre, se conjuguent en une idéologie démocratique globale, qui masque la démocratie absente et l’égalité introuvable.

 

Jean Baudrillard, La société de consommation


La distanciation artistique est sublimation. Elle crée les images de situations qui sont inconciliables avec le principe de réalité établi ; mais en tant qu’images culturelles, elles deviennent tolérables, instructives même, et utiles. Cette imagerie a perdu son efficacité. Le fait qu’elle prend place dans la cuisine, le bureau, le magasin, qu’elle est mise en circulation dans un but commercial, pour les loisirs, est en un sens, une désublimation  - il remplace une satisfaction médiatisée par une satisfaction immédiate. Mais cette désublimation se fait à partir d’une « position de force » de la société qui peut se permettre de donner plus qu’auparavant, parce que ses intérêts on été pris en charge par ses citoyens au plus profond de leur être et parce que les satisfactions qu’elle procure sont des éléments de cohésion sociale et de contentement.

Le principe de plaisir absorbe le principe de réalité ; la sexualité est libérée (libéralisée plutôt) sous des formes socialement constructives. Cette notion implique qu’il y a des formes répressives de désublimation en comparaison desquelles les pulsions et les objectifs sublimés font preuve d’un plus grand écart, de plus de liberté et de refus à l’égard des tabous sociaux. Une semblable désublimation est très efficace dans le domaine sexuel ; ici comme dans la désublimation de la culture supérieure elle constitue un effet secondaire des contrôles sociaux de la technologie, qui généralisent la liberté toute en intensifiant la domination. Si on analyse comment l’énergie instinctuelle se transforme dans l’usage qu’en fait la société, on comprendra mieux le lien qui existe entre la désublimation et la réalité technologique. Dans cette société le temps que l’on passe sur les machines et avec les machines n’est pas exclusivement un temps de travail (c'est-à-dire un labeur déplaisant mais nécessaire) et l’énergie que la machine économise n’est pas exclusivement de l’énergie de travail. La mécanisation au aussi « sauvegardé » la libido, la force des instincts de vie – c’est à dire qu’elle lui a supprimé les formes antérieures de réalisation. C’est ce qu’exprime essentiellement  le contraste romantique entre le voyageur moderne et le poète vagabond ou l’artisan faisant son « tour », entre la chaîne d’assemblage et l’établi, entre la ville et la cité, entre le pain industriel et la miche faite à la main, entre le bateau à voile et le hors-bord. Ce monde romantique, il est vrai, était saturé de misère, de sueur et de crasse, qui constituaient l’ambiance de tout plaisir et de toute joie. Il y avait toutefois un « paysage », u véhicule de l’expérience libidinale qui n’existe plus.

Avec cette disparition (qui est une nécessité historique du progrès), toute une dimension de l’activité et de la passivité humaines a été dé-érotisée. L’environnement d’où l’individu pouvait tirer du plaisir (il pouvait l’érotiser presque comme une zone étendue de son corps) a été restreint. En conséquence, l’ « univers » de la cathexis libidineuse s’est restreint de la même manière. Il en résulte une localisation et une contraction de la libido, l’érotique se restreint à l’expérience et la satisfaction sexuelles. Si l’on compare par exemple le fait de faire l’amour dans un pré avec celui de faire l’amour dans une automobile, si l’on compare une promenade d’amoureux le long des murs d’une vieille ville avec une promenade d’amoureux dans les rues de Manhattan : dans les premiers cas l’environnement participe et invite à la cathexis libidinale, il tend à être érotisé ; la libido transcende les zones érogènes immédiates – c’est un processus de sublimation non répressive. Au contraire, un environnement mécanisé semble bloquer une telle autotranscendance de la libido. Empêchée d’étendre le champ de la satisfaction érotique, la libido devient moins polymorphe, son érotisme n’est pas capable d’aller au-delà d’une sexualité localisée (ou moins capable) et par conséquent la sexualité devient plus intense.

Herbert Marcuse, l'homme unidimensionnel


 

On sait la place que tient dans l'analyse de Weber la doctrine calviniste de la prédestination. Elle constitue à ses yeux l'arrière-plan dogmatique de la morale puritaine, le fondement religieux le plus important de l'ascétisme dans le monde. Le dogme de la prédestination dans sa formulation stricte, tel qu'il se trouve exprimé, après Calvin, dans la Confession de Westminster de 1647, affirme que tout homme est élu ou damné de toute éternité par un décret impénétrable de Dieu qu'il ne peut modifier par ses oeuvres. Il est impossible de perdre la grâce comme de la gagner. Cette doctrine conduit à l'élimination du mysticisme comme du ritualisme, au refus des sacrements, contribuant ainsi activement au « désenchantement du monde ». de plus, l'impossibilité d'infléchir et même de connaître le décret divin crée chez le fidèle une incertitude et une angoisse intolérables; il ne peut pas ne pas chercher à savoir s'il appartient au nombre des élus. Puisque le chrétien a pour devoir de travailler ici-bas à la gloire de Dieu et qu'il y est poussé par l'isolement intérieur engendré par la doctrine de la prédestination, il va chercher dans le monde le signe de son élection. L'inquiétude permanente du calviniste sur son état de grâce, son énergie qui voudrait s'employer à faire son salut et ne le peut pas, vont se dépenser dans le travail sans relâche dans un métier . La vraie foi se reconnaissant au type de conduite qui permet d'augmenter la gloire de dieu en ce monde, le succès dans l'activité professionnelle témoigne de l'efficacité de la foi; or seul l'élu possède cette foi efficace. Il est donc nécessaire, pour s'assurer de son état de grâce de mettre sa foi à l'épreuve de sa vie professionnelle. Au terme de ce processus, la bonne gestion des affaires, le succès dans les entreprises économiques deviendront des présomptions de salut. Ainsiles oeuvres qui ont été rejetées comme moyen d'obtenir le salut, demeurent indispensables comme « signes d'élection ». elles sont les « moyen technique, non pas sans doute d'acheter le salut, mais de se délivrer de l'angoisse du salut », ce qui est très différent.[...]

Cette rationalisation obligatoire de l'existence tout entière signifie en même temps qu'il ne peut être question de s'arrêter dans la mise à l'épreuve de la foi par l'activité professionnelle. Dans l'oisiveté, le fidèle perdrait la preuve de son élection; et c'est pourquoi la jouissance des biens, le repos dans la possession serton condamnables beaucoup plus que l'acquisition de la richesse résultant du travail méthodique et sans relâche. On aboutit ainsi à une éthique et à un style de vie qui sont conformes à l'esprit d'accumulation capitaliste en vue de l'investissement.

Cette transformation ou déformation de la foi calviniste aboutira, en particulier dans le puritanisme anglo-saxon, à faire disparaître la doctrine de la justification par pure grâce. Weber indique très nettement qu'une telle conception est contraire « à l'authentique doctrine de Calvin » et remarque combien est paradoxal le processus qu'il décrit. « c'est évidemment le fatalisme qui devrait être la conséquence logique de la prédestination; Pourtant le résultat psychologique fut exactement inverse du fait de l'introduction de l'idée d''épreuve' ». ce n'est donc pas la doctrine en elle-même, mais bien les conséquences psychologiques d'une certaine interprétation du dogme sur la conduite pratique qui intéressent Weber.

Philippe Besnard, Protestantisme et capitalisme