Les sociologues sérieux ne croient plus, cependant, que la voix du peuple exprime une volonté divine ou une idée remarquable de sagesse et d'élévation. La voix du peuple n'est que l'expression de l'esprit populaire, lui-même forgé pour le peuple par les leaders en qui il a confiance et par ceux qui savent manipuler l'opinion publique, héritage de préjugés, de symboles et de clichés, à quoi s'ajoutent quelques formules instillées par les leaders.

Edward Bernays, Propaganda, Comment manipuler l'opinion en démocratie


 

La révolution libérale refuse le droit au travail

 

Ce qu'on appellera la « question sociale » est lié à la question du travail : il faut d'abord obvier au manque de travail, par exemple en ouvrant des ateliers de charité. Mais il faudrait aussi protéger le travail et les travailleurs. Or, sous prétexte de se débarrasser des derniers restes de la féodalité, l'Assemblée nationale, obéissant à un libéralisme- « laisser faire, laisser passer »- dont elle escompte d'immenses bienfaits, prend deux séries de mesures qui vont s'avérer catastrophiques pour les travailleurs.

D'une part, considérant que le travail n'est pas un droit dont l’État serait, en quelque sorte, le garant mais qu'il est une obligation que tout individu se doit d'honorer, le législateur de 1789-1791 refuse de proclamer le droit au travail, considérant que seule lui incombe l'application du droit à l'assistance.

D'autre part, le « travailleur », au nom de la liberté de production et « de la libre accession de tous au patronat », se voit « lâché dans la nature » sans garde-fou ni protection légale. Par la loi d'Allarde du 2 mars 1791, il se voit privé du cadre ancestral des corporations, jurandes et maîtrises : désormais, seule la loi concurrentielle de l'offre et de la demande régira l'embauche, l'emploi, la production, les prix, les salaires. Ainsi libérées, les forces capitalistes de production vont maîtriser, seules, l'essor économique du siècle à venir. Quant aux ouvriers – hommes, femmes et enfants- que la grande industrie va attirer, ils seront libres mais seuls ; ils seront livrés aux lois implacables du marché ; le rôle du salaire, par la volonté du producteur, de l'employeur, va très vite se dévaloriser : il perdra trop souvent sa vertu première, celle d'être l'antidote de la pauvreté.

D'où, très vite, des mécontentements, des révoltes, des coalitions sauvages qui amènent les autorités et les classes possédantes à multiplier les mesures de contrôle et de coercition à l'égard des « classes laborieuses », devenues, dans l'inconscient collectif, les « classes dangereuses ».

un état des choses qui a été renforcé, dès le 14 juin 1791, par le vote de la loi Le Chapelier, laquelle interdit aux citoyens d'une même profession, ouvrier ou maître, de nommer des présidents, secrétaires ou syndics et de « prendre des arrêtés ou délibérations sur leurs prétendus intérêts communs ». bref, est interdite toute grève, toute coalition. Une interdiction qui va à l'encontre du droit d'association et de réunion. Sont donc condamnés les compagnonnages, les sociétés ouvrières d'entraide mutuelle. Le 20 juillet 1791, ces stipulations sont étendues aux campagnes. Ainsi, les ouvriers de l'atelier et de la terre sont livrés à la discrétion des employeurs.

Comme l'écrira, en 1834, l'économiste Villeneuve-Bargemont : « c'est ici que s'ancre le paupérisme, cette détresse générale, permanente et progressive des populations ouvrières ; »

 

Pierre Pierrard, Les pauvres et leur histoire


 

La comptabilisation de la croissance ou la mystique du P.N.B.

Nous parlons là du plus extraordinaire bluff collectif des sociétés modernes. D’une opération de « magie blanche » sur les chiffres, qui cache en réalité une magie noire d’envoûtement collectif. Nous parlons de la gymnastique absurde des illusions comptables, des comptabilités nationales. Rien n’entre là que les facteurs visibles et mesurables selon les critères de la rationalité économique- tel est le principe de cette magie. A ce titre n’y entre ni le travail domestique des femmes, ni la recherche, ni la culture- par contre peuvent y figurer certaines choses qui n’ont rein à y voir, par le seul fait qu’elles sont mesurables. De plus, ces comptabilités ont ceci de commun avec le rêve qu’elles ne connaissent pas le signe négatif et qu’elles additionnent tout, nuisances et éléments positifs, dans l’illogisme le plus total (mais pas du tout innocent).

Les économistes additionnent la valeur de tous les produits et services de tous les genres- aucune distinction entre services publics et services privés. Les nuisances et leur palliatif y figurent au même titre que la production de biens objectivement utiles. « La production d’alcool, de comics, de dentifrice… et de fusées nucléaires y éponge l’absence d’écoles, de routes, de piscines. » (Galbraith.)

Les aspects déficitaires, la dégradation, l’obsolescence n’y figurent pas – s’ils y figurent, c’est positivement ! Ainsi les prix de transport au travail sont comptabilisés comme dépense de consommation ! C’est l’aboutissement chiffré logique de la finalité magique de la production pour elle-même : toute chose produite est sacralisée par le fait même de l’être. Toute chose produite est positive, toute chose mesurable est positive. La baisse de la luminosité de l’air à paris de 30 % en cinquante ans est résiduelle et inexistante aux yeux des comptables. Mais si elle résulte en une plus grande dépense d’énergie électrique, d’ampoules, de lunettes, etc. , alors elle existe, et du même coup elle existe comme surcroît de production et de richesse sociale ! Toute atteinte restrictive ou sélective au principe sacré de la production et de la croissance provoquerait l’horreur du sacrilège (« Nous ne toucherons pas à une vis de Concorde ! »). Obsession collective consignée dans les livres de comptes la productivité a d’abord la fonction sociale d’un mythe, et pour alimenter ce mythe, tout est bon, même l’inversion de réalités objectives qui y contredisent en chiffres qui le sanctionnent.

Mais il y a peut-être là, dans cette algèbre mythique des comptabilités, une vérité profonde, la vérité du système économico-politique des sociétés de croissance. Que le positif et le négatif soient additionnés pêle-mêle nous semble paradoxal. Mais c’est peut-être tout simplement logique. Car la vérité, c’est peut-être que ce sont les biens « négatifs », les nuisances compensées, les coûts internes de fonctionnement, les frais sociaux d’endorégulation « dysfonctionnelle », les secteurs annexes de prodigalité inutile qui jouent dans cet ensemble le rôle dynamique de locomotive économique. Cette vérité latente du système est, bien sûr, cachée par les chiffres, dont l’addition magique voile cette circularité admirable du positif et du négatif (vente d’alcool et construction d’hôpitaux, etc.). Ce qui expliquerait l’impossibilité, malgré tous les efforts et à tous les niveaux, d’extirper ces aspects négatifs : le système en vit et ne saurait s’en défaire. Nous retrouverons ce problème à propos de la pauvreté, ce « volant » de pauvreté que les sociétés de croissance « traînent derrière elle » comme leur tare, et qui est de fait une de leurs « nuisances » les plus graves. Il faut admettre l’hypothèse que toutes ces nuisances entrent quelque part comme facteurs positifs, comme facteurs continuels de la croissance, comme relance de la production et de la consommation. Au XVIIIe siècle, Mandeville, dans la Fable des Abeilles soutenait la théorie (sacrilège et libertine à son époque déjà) que c’est par ses vices, et non par ses vertus qu’une société s’équilibre, que la paix sociale, le progrès et le bonheur des hommes s’obtiennent par l’immoralité instinctive qui leur fait enfreindre continuellement les règles. Il parlait bien sûr de morale, mais nous pouvons l’entendre au sens social et économique. C’est de ses tares cachées, des ses équilibres, des ses nuisances, de ses vices au regard d’un système rationnel que le système réel précisément prospère. On a taxé Mandeville de cynisme : c’est l’ordre social, l’ordre de production qui est objectivement cynique.

Jean Baudrillard, La société de consommation


 


 

En devenant marchandise, la reproduction de la force de travail ne se trouve pas seulement soumise à la précarité essentielle du rapport marchand. Elle se trouve également confrontée aux contradictions inhérentes à la socialisation marchande.

En effet, par hypothèse, par delà ses fluctuations locales et temporaires, le salaire correspond à la valeur sociale de la force de travail telle qu’elle est déterminée à l’intérieur d’une formation capitaliste déterminée à chaque étape de son développement historique. En tant que tel, le salaire assure donc une couverture moyenne, au moins minimale, de l’ensemble des besoins qui doivent être satisfaits pour garantir la reproduction de la force de travail individuelle. Or ces besoins sont en fait très inégalement développés entre les travailleurs salariés selon leur place dans le procès de travail, leur situation familiale (un célibataire a moins de besoins à satisfaire qu’un père de famille), leur destin naturel et social (maladie, accidents, invalidité, chômage, etc.) Autrement dit, comme c’est le cas pour tout type de marchandises, il existe d’inévitables inégalités entre les valeurs individuelles des forces de travail singulières qui composent la force sociale de travail, inégalités dont ne tient pas compte et ne peut pas tenir compte le salaire, qui correspond à une valeur sociale, donc moyenne, des forces de travail. Autrement dit encore, il existe nécessairement une contradiction entre la valeur générale des forces de travail et les conditions particulières dans lesquelles certaines d’entre elles doivent se reproduire, contradiction que le rapport salarial ne peut pas résoudre, du moins sous sa forme immédiate, mais que celle-ci contribue au contraire à poser.

Dans un premier temps, cette contradiction trouve sa solution dans la persistance de structures et de pratiques précapitalistes contribuant à la reproduction de la force de travail. L’apport du travail domestique des femmes mais aussi des enfants et des personnes âgées, l’entraide au sein de structures familiales larges ou de structures communautaires plus larges encore (villages, quartiers, organisations corporatives ou assimilées, etc.), de même que le maintien d’une base d’autoproduction domestique agricole et artisanale, tous ces facteurs concourent à compenser d’éventuels écarts entre valeur sociale et valeur individuelle des forces de travail. Tout comme le capitalisme aura pu trouver dans ces persistances une solution temporaire aux problèmes précédemment évoqués liés à la précarité essentielle du rapport salarial et, par conséquent, à l’entretien de la surpopulation relative. Mais la dissolution progressive de ces structures et pratiques, entraînée par le développement du système capitaliste lui-même et commandée par la nécessité déjà soulignée de faire entrer le prolétariat le plus complètement possible dans le rapport capitaliste, fait nécessairement éclater la précédente contradiction. Celle-ci ne trouve dès lors, là encore, plus d’autre solution que dans la transformation du rapport salarial, sous la forme du développement d’un salaire social ou salaire indirect. Entendons par là un ensemble de prestations en espèce (des allocations) ou en nature (mise à disposition gratuite ou quasi gratuite de moyens sociaux de consommation : équipements collectifs et services publics, auxquels tout travailleur salarié et les siens auront droit, sous certaines conditions, de la part de l’Etat ou d’organismes para-étatiques, pour combler l’écart existant entre la valeur sociale des forces de travail et leurs valeurs individuelles, pour faire face par conséquent aux conditions singulières dans les quelles s’opère la reproduction des forces individuelles de travail. Ces prestations sont elles-mêmes financées par des prélèvements sur le revenu général de la société, en fait essentiellement sur la masse salariale globale. C’est dans cette mesure même qu’elles procèdent d’une socialisation du salaire et peuvent être dénommées salaire social (ou encore salaire indirect).

L’intérêt pour le capital d’une pareille socialisation du salaire est double. D’une part, en suspendant le bénéfice de ces prestation à la manifestation dûment contrôlée des besoins singuliers, de la valeur singulière de certaines forces de travail, et en les finançant sur le revenu général de la société, le capital assure, par l’intermédiaire de l’Etat, la reproduction de la force sociale de travail à moindre coût, tout en tenant compte des inévitables inégalités des situations individuelles ; sans cette socialisation, il faudrait au contraire porter la valeur sociale de la force de travail au niveau des valeurs individuelles les plus élevées, autrement dit accepter une hausse générale des salaires de manière à permettre aux travailleurs les plus défavorisés de reproduire leur force de travail. Ce qui constituerait une solution infiniment plus coûteuse.

D’autre part, à travers cette socialisation du salaire, le prolétariat voit sa dépendance à l’égard du capital, se doubler d’une dépendance, à l’égard d’appareils étatiques ou para-étatiques, exerçant un contrôle administratif sur les moindres actes de la vie quotidienne de ses membres. De plus, le développement de ce salaire social ou indirect, qui va progressivement représenter une part importante du revenu de certaines catégories de ménages salariés (notamment les plus exploités et les plus marginalisés), occulte un peu plus encore la nature du rapport capitaliste, en aggrave l’opacité, et rend encore un peu plus difficile la prise de conscience par les travailleurs des mécanismes de leur propre exploitation.

Alain Bihr, La reproduction du capital


 

 

Transfert social et transfert maternel.

 

Ce système de gratification et de sollicitude a, dans toutes les sociétés modernes, des supporters officiels : ce sont toutes les institutions de redistribution sociale- Sécurité sociale, Caisse de retraite, allocations multiples, subventions, assurances, bourses par où, dit F. Perroux, « les pouvoirs publics sont amenés à corriger les excès des pouvoirs des monopoles par les flux des prestations sociales destinées à satisfaire des besoins et non pas à rémunérer des services productifs. Ces derniers transferts, sans contrepartie apparente, diminuent, sur une longue période, l’agressivité des classes dites dangereuses ». Nous ne discuterons pas ici de efficacité réelle de cette redistribution ni ses mécanismes économiques. Ce qui nous intéresse, c’est le mécanisme psychologique collectif qu’elle fait jouer. Grâce à ses prélèvements et à ses transferts économiques, l’instance sociale (c'est-à-dire l’ordre établi) se donne le bénéfice psychologique de la générosité, se donne comme instance secourable. Tout un lexique maternel, protectionniste désigne ces institutions : Sécurité sociale, assurances, protection de l’enfance, de la vieillesse, allocation chômage. Cette « charité » bureaucratique, ces mécanismes de « solidarité collective » - et qui sont tous des « conquêtes sociales » - jouent ainsi, à travers l’opération idéologique de redistribution, comme mécanismes de contrôle social. Tout se passe comme si une certaine part de la plus-value était sacrifiée pour préserver l’autre – le  système global de pouvoir se soutenant de cette idéologie de la munificence, où le « bienfait » cache le bénéfice. D’une pierre deux coups : le salarié est bien content de recevoir sous les apparences du don ou de la prestation « gratuite » une partie de ce dont il a été auparavant dessaisi.

C’est, pour résumer, ce que J.M. Clark désigne sous le terme de « pseudo-market-society ». Malgré l’esprit marchand, les sociétés d’occident protègent leur cohésion par les attributions prioritaires, les législations de la Sécurité sociale, la correction des inégalités de départ. Le principe de toutes ces mesures est une solidarité extra-mercantile. Les moyens en sont l’usage judicieux d’une certaine dose de contrainte pour des transferts qui n’obéissent pas d’eux-mêmes aux principes d’équivalence, mais aux règles d’une économie redistributive qui se rationalise peu à peu.

Plus généralement, il est vrai de toute marchandise, selon F. Perroux, qu’ « elle est le nœud de processus relationnels, institutionnels, transférentiels, culturels, et non seulement industriels. Dans une société organisée, les hommes ne peuvent échanger purement et simplement des marchandises. Ils échangent, à cette occasion, des symboles, des significations, des services et des informations. Chaque marchandise doit être considérée comme les noyau de services non imputables, et qui la qualifient socialement ». – or, ceci, qui est juste, veut dire réversiblement que nul échange, nulle prestation dans notre société, de quelque type qu’elle soit, n’est « gratuite », que la vénalité des échanges, mêmes les plus désintéressés apparemment, est universelle. Tout s’achète, tout se vend, mais la société marchande ne peut le concéder ni en principe ni en droit. D’où l’importance idéologique capitale du mode « social » de la redistribution : celle-ci induit dans la mentalité collective le mythe d’un ordre social tout entier dévoué au « service » et au bien-être des individus.

 

Jean Baudrillard, La société de consommation


 

Il faut bien y revenir, malgré les beaux discours présentant les OGM comme des solutions d’avenir aux problèmes cruciaux de la planète (sécheresse, maladies, carences alimentaires…), ceux actuellement cultivés à travers le monde servent :

 

  1. à faire vendre plus de pesticides par les mêmes compagnies ;

 

  1. à généraliser le modèle de l’agriculture intensive, le plus subventionné de par le monde, même aux Etats-Unis ; ce modèle n’est pas seulement le plus polluant, il est aussi le plus coûteux –dans tous les sens du terme en conséquences environnementales ;

 

  1. à amorcer la privatisation des ressources alimentaires mondiales par la mise sous brevet (la confiscation) progressive de la majorité des semences cultivées.

 

On comprend donc que les fabricants n’aient aucune envie d’encourager un point de vue critique sur cette bien discutable manifestation du progrès. Un vrai débat finirait inévitablement par poser la question de l’ (in)utilité sociale des OGM et les obligerait à mettre le pied dans l’engrenage d’un débat fondé sur des preuves factuelles.

Il est exorbitant que des principes de basent soient remis en cause dans un domaine comme celui de l’alimentation, dont l’impact sur la santé et l’environnement est si crucial.

 

Gilles-Eric Séralini, Tous cobayes !


C’est sur ce processus d’expropriation des êtres humains à l’égard de leur propres conditions matérielles d’existence et, plus largement, de toute la richesse sociale accumulée au cours de l’histoire de la civilisation que repose en définitive le rapport capitaliste de production. Ce processus définit aussi, du même coup, la condition du « travailleur libre » que présuppose ce rapport, en fixant le contenu de sa « liberté », une « liberté » à fondée sur l’expropriation, la dépossession, la privation, une « liberté » qui se révèle ainsi largement illusoire et pour tout dire mystificatrice.

« Libre », le travailleur réduit au statut de simple puissance de travail l’est doublement. D’une part, l’expropriation des ses conditions matérielles d’existence l’a libéré des liens de dépendance et/ou  de domination qui caractérisaient les formes précapitalistes de la production (le « communisme primitif », le patriarcat, l’esclavage, le servage, le régime corporatif). Dans ces formes, l’unité du producteur et de ses conditions matérielles de travail et d’existence était en un sens toujours réalisée, le producteur individuel étant ainsi assuré d’avoir accès aux moyens de production (essentiellement la terre) et aux moyens de subsistance, dans les limites fixées par les contraintes de l’appropriation de la nature. Cette unité était cependant médiatisée soit par l’appartenance et la subordination du producteur individuel à une communauté sociale (tribale, clanique, familiale, villageoise, corporative), fonctionnant elle-même commun collectif de travail, possédant et maîtrisant à ce titre les moyens de production(c’était le cas dans le « communisme primitif » comme dans le régime corporatif) ; soit par la réduction des producteurs au statut de moyens de production dirigés par un pouvoir tutélaire de type personnel ou institutionnel « comme dans l’esclavage) ; soit par une sorte de mixte entre les deux ( comme dans le servage ou au sein de société relèvent du fameux « mode de production asiatique ». En impliquant la dissolution progressive ou brutale, de toutes ces formes de production et des formes d’organisation sociale qui leur servait [sic] de cadre et de support, la formation du rapport capitaliste de production a affranchi le producteur individuel de l’ensemble de ces liens communautaires et/ ou personnels de dépendance et de subordination.

Du même mouvement, elle l’a individualisé : elle en a fait un producteur individuel, tenu de s’approprier individuellement ses conditions sociales d’existence, en ne comptant en quelque sorte que sur ses ressources propres, matérielles ou immatérielles, ou celles de son entourage social immédiat. Ce qu’il peut faire, au mieux, dans un premier temps, sous la forme de la petite production marchande, dans laquelle il reste maître et de ses moyens de production et du produit de son travail ‘c’est le cas du paysan parcellaire et de l’artisan), tout en ayant déjà à faire face à la circulation marchande dans son ensemble, dont le devenir incertain constitue une menace permanente d’expropriation définitive. Et lorsque cette menace se précise, il connaît le sort commun de ceux qui n’ont plus pour seule propriété que leur force de travail.

Alain Bihr, La reproduction du capital


 

Avant d'avoir le sens médical que nous lui donnons, ou que du moins nous aimons lui supposer, l'internement a été exigé par tout autre chose que le souci de la guérison. Ce qui l'a rendu nécessaire, c'est un impératif de travail. Notre philanthropie voudrait bien reconnaître les signes d'une bienveillance envers la maladie, là où se marque seulement la condamnation de l'oisiveté.

[…] Longtemps encore, la maison de correction ou les locaux de l'hôpital général serviront à parquer les chômeurs, les sans-travail, et les vagabonds. Chaque fois qu'une crise se produit, et que le nombre des pauvres monte en flèche, les maisons d'internement reprennent, au moins pour un temps, leur première signification économique. Au milieu du XVIIIe siècle, on est à nouveau en pleine crise : 12 000 ouvriers mendiants à Rouen, autant à Tours ; à Lyon les manufactures ferment. Le comte d'Argenson, « qui a le département de Paris et des maréchaussées », donne l'ordre « d'arrêter tous les mendiants dans le royaume. Les maréchaussées agissent dans les campagnes pour cette œuvre, tandis qu'on en fait autant à Paris, où l'on est sûr qu'ils ne refluent pas, se trouvant pris de tous côtés ».

Mais en dehors de périodes de crises, l'internement acquiert un autre sens. Sa fonction de répression se trouve doublée d'une nouvelle utilité. Il ne s'agit plus alors d'enfermer les sans-travail, mais de donner du travail à ceux qu'on a enfermés et les faire servir ainsi à la prospérité de tous. L’alternance est claire : main-d’œuvre à bon marché, dans les temps de plein emploi et de hauts salaires, et, en période de chômage, résorption des oisifs, et protection sociale contre l'agitation et les émeutes. N'oublions pas que les premières maisons d'internement apparaissent en Angleterre aux points les plus industrialisés du pays : Worcester, Norwich, Bristol ; que le premier « Hôpital général » a été ouvert à Lyon, quarante ans avant Paris ; que la première de toutes les villes allemandes, Hambourg, a son Zuchthaus dès 1620.

[…] Dans ce premier essor du monde industriel, le travail ne paraît pas lié à des problèmes qu'il susciterait lui-même ; on le perçoit au contraire comme solution générale, panacée infaillible, remède à toutes les formes de la misère. Travail et pauvreté sont situés dans une opposition simple ; leur étendue respective serait en raison inverse l'une de l'autre. Quant à ce pouvoir, qui lui appartiendrait en propre, de faire disparaître la misère, le travail, pour la pensée classique, ne le détient pas tellement de sa puissance productrice que d'une certaine force d'enchantement moral. L'efficacité du travail est reconnue parce qu'on la fonde sur sa transcendance éthique. Depuis la chute, le labeur-châtiment a reçu valeur de pénitence et pouvoir de rachat. Ce n'est pas une loi de nature qui force l'homme à travailler, mais l'effet d'une malédiction. La terre est innocente de cette stérilité où elle viendrait à s'endormir si l'homme demeurait oisif : « la terre n'avait point péché, et si elle est maudite, c’est à cause du travail de l'homme maudit qui la cultive ; on ne lui arrache aucun fruit, et surtout le fruit le plus nécessaire, que par force et parmi des travaux continuels. »

Michel Foucault, Histoire de la folie à l'âge classique


 

On reconnaît le bourgeois à ce qu'il nie l'existence des classes sociales et singulièrement de la bourgeoisie. Le gentilhomme veut commander parce qu'il appartient à une caste. Le bourgeois fonde sa puissance et son droit de gouverner sur la maturation exquise que donne la possession séculaire des biens de ce monde. Il n'admet d'ailleurs de rapports synthétiques qu'entre le propriétaire et la chose possédée ; pour le reste il démontre par l'analyse que tous les hommes sont semblables parce qu'ils sont les éléments invariants des combinaisons sociales et parce que chacun d'eux, quel que soit le rang qu'il occupe, possède entièrement la nature humaine. Dès l'ors les inégalités apparaissent comme des accidents fortuits et passagers qui ne peuvent altérer les caractères permanents de l'atome social. Il n'y a pas de prolétariat, c'est à dire pas de classe synthétique dont chaque ouvrier soit un mode passager ; il y a seulement des prolétaires, isolés chacun dans sa nature humaine, et qui ne sont pas unis entre eux par une solidarité interne, mais seulement par des liens externes de ressemblance. Entre les individus que sa propagande analytique a circonvenus et séparés le bourgeois ne voit que des relations psychologiques.

Jean-Paul Sartre, Qu'est-ce que la littérature ?


 

L’époque moderne s’accompagne de la glorification théorique du travail et elle arrive en fait à transformer la société tout entière en une société de travailleurs. Le souhait se réalise donc, comme dans les contes de fées, au moment où il ne peut que mystifier. C’est une société de travailleurs que l’on va délivrer des chaînes du travail, et cette société ne sait plus rien des activités plus hautes et plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner cette liberté. Dans cette société qui est égalitaire, car c’est ainsi que le travail fait vivre ensemble les hommes, il ne reste plus de classe, plus d’aristocratie politique ou spirituelle, qui puisse provoquer une restauration des autres facultés de l’homme. Même les présidents, les rois, les premiers ministres voient dans leurs fonctions des emplois nécessaires à la vie de la société, et parmi les intellectuels, il ne reste que quelques solitaires pour considérer ce qu’ils font comme des œuvres et non comme des moyens de gagner leur vie. Ce que nous avons devant nous, c’est la perspective d’une société de travailleurs sans travail, c'est-à-dire privés de la seule activité qui leur reste. On ne peut rien imaginer de pire.

Hannah Arendt, prologue de L’Humaine Condition


 

*

L’obésité contribue à constituer en « sous-humains » les plus modestes de la société. Comme s’il s’agissait d’une technique d’avilissement et de déshumanisation pour asseoir une nouvelle violence dans les rapports sociaux de domination. Mais, en plus, ce surpoids est stigmatisé par les coûts qu’il représente pour la société. Les experts évoquent volontiers les charges supplémentaires pour la Sécurité sociale que représentent les cancers, les diabètes ou les maladies cardiaques que l’obésité risque d’entraîner.

 

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, La violence des riches


"Je ne puis pas être sûr que des camarades de lutte reprendront mon travail après ma mort pour le porter à un maximum de perfection, étant donné que ces hommes sont libres et qu'ils décideront librement demain de ce que sera l'homme; demain, après ma mort, des hommes peuvent décider d'établir le fascisme, et les autres peuvent être assez lâches et désemparés pour les laisser faire ; à ce moment-là, le fascisme sera la vérité humaine, et tant pis pour nous ; en réalité, les choses seront telles que l'homme aura décidé qu'elles soient. Est-ce que cela veut dire que je doive m'abandonner au quiétisme ? Non. D’abord je dois m'engager, ensuite agir selon la vieille formule "il n'est pas besoin d'espérer pour entreprendre". Ça ne veut pas dire que je ne doive pas appartenir à un parti, mais que je serai sans illusion et que je ferai ce que je peux."

Jean-Paul Sartre, L'existentialisme est un humanisme